Rwanda: La responsabilité de la Belgique dans la création de l'idéologie raciste


 

 

Rapport présenté au colloque sur le Rwanda

Bruxelles, le 5 avril 1997
Ludo Martens

 

Table des matières

Introduction

1) La question ethnique dans le Rwanda pré-colonial

2) L’Église catholique en armes contre les protestants

3) Deux "races" différentes

4) Sur quelle "race" s’appuiera le colonisateur?

5) La Belgique et l’Église organisent la "tutsification" du Rwanda

6) A propos des bons et des mauvais Tutsi

7) Le rôle des "Tutsi" dans l'exploitation coloniale

8) La "révolution" Hutu de 1959

9) "Les Tutsi préparent un génocide..."

Notes


Introduction.

 

Au Rwanda, l'idéologie raciste a marqué toute la période coloniale, elle a provoqué des catastrophes en 1959-62, en 1963, en 1973 et en 1990, et elle a finalement conduit au génocide de 1994.

Aujourd'hui, des idéologues tant belges et français que rwandais, font croire que l'opposition et la haine "raciale" entre Hutu et Tutsi provient de la nuit des temps, lorsque Hutu et Tutsi se sont rencontrés pour la première fois.

Or, la rencontre entre les familles Tutsi, venues une à une s'installer avec leurs vaches sur de bons pâturages, fut pacifique et la fusion des deux groupes a commencé immédiatement par de nombreux mariages.

 

Les sociétés lignagères du départ ont complètement changé à travers les siècles; un appareil d'Etat unifié s'est établi sous l'hégémonie des Banyiginya, un Etat où l'élite Hutu et Tutsi avait leur place. A la fin de la vie de Rwabugiri, en 1895, la fusion entre les deux groupes était très avancée et on vit émerger des classes sociales aux intérêts opposés. La classe dirigeante, Hutu et Tutsi confondus, se considérait comme Tutsi et dans ce sens le mot indiquait la noblesse. Dans le peuple, tous les pasteurs étaient considérés comme Tutsi, ce terme indiquant une activité économique et n'impliquant plus une communauté de sang, comme c'était le cas des lignages de pasteurs au moment de leur arrivée.

Ce processus de fusion d'une part et de cristallisation d'une classe dirigeante d'autre part, a été fondamentalement altéré par la colonisation.

 

Le colonisateur transformera toutes les bases de la société, aussi bien dans le domaine économique et social que dans le domaine politique. On utilise les mêmes mots: "Hutu", "Tutsi", "royauté", mais ils recouvrent des réalités fondamentalement différentes.

Les motsHutu et Tutsi signifiaient tout autre chose avant la rencontre des deux groupes, lorsque le système de lignage régnait au sein de petites communautés éparpillées - et après leur rencontre et la fusion des deux groupes dans une unité linguistique, culturelle, religieuse et politique. Les mots changeront encore fondamentalement de sens au cours de la période coloniale où la société rwandaise dans son ensemble perdra le contrôle de son destin.
 

 

Table des matières


 

 

  1. La question ethnique dans le Rwanda pré-colonial

 

Dès leur établissement au Rwanda, les colonisateurs allemands ont fabriqué deux mythes sur le passé du Rwanda pré-colonial, mythes qui ont provoqué par la suite des catastrophes politiques.

Il s'agit du mythe des "deux races" et du mythe des "Tutsi conquérants et dominateurs" . Les colonisateurs belges l’ont repris dès 1916.

Comment se pose réellement la question des différences ethniques et des différences sociales dans le Rwanda pré-colonial? C'est ce que nous examinerons dans ce premier point.

 

Depuis les temps les plus reculés, les Twa s'étaient établis dans la région des Grands Lacs. Vers l'an 1000 avant JC, des populations bantou, venant du Cameroun, se sont établies pacifiquement parmi eux et avec leur consentement.

Vers l’année 900 après JC, des familles de pasteurs, venant de l’Éthiopie, sont arrivées dans ce qui est actuellement le Rwanda. Des familles se déplaçaient à la recherche de bons pâturages et c'est par famille que les pasteurs s'établissaient ci et là. Il n'y a pas eu d'"invasion" de groupes armés conquérants.

La terre était abondante et les Hutu, qui étaient essentiellement cultivateurs, avaient avantage à accueillir ces pasteurs expérimentés. Il y eut d'innombrables mariages entre les pasteurs nouvellement venus et les clans qu'ils ont trouvé sur place, les Bazigaba, Basinga et Bagesera. Par les mariages, ces clans, Hutu au départ, sont devenus mixtes.

Vers l’an 1200, d'autres familles de pasteurs Tutsi ont introduit la vache sanga, aux longues cornes, qui deviendra "la" vache rwandaise. Mais il faut noter que les populations Hutu avaient déjà un type de gros bétail à cornes courtes depuis au moins mille ans.

 

Au cours du quatorzième siècle sont arrivées encore d'autres familles Tutsi qui sont devenues les fondateurs de petits royaumes Tutsi.

L'arrivée des Tutsi n'a rien eu de commun avec une "invasion" de guerriers. Sur une période de cinq siècles, des familles de pasteurs Tutsi se sont établies pacifiquement au milieu de la population.

Il n'y a aucun élément dans les traditions orales qui indique qu'il y aurait eu des affrontements lors de l'arrivée des pasteurs dans la région. Il n'y eut ni "invasion", ni "conquête", ni "domination" . (1)

Les lignages et les clans avaient leur chefs, mais ce n'est qu'aux environs de 1450 que les premiers petits Etats se sont formés, dirigés par des monarques. Au seizième siècle ont commencé les luttes entre ces petits Etats, et principalement entre des Etats de pasteurs qui se battaient pour s'emparer des vaches.

Vers 1520, le monarques Mukobanya, du clan des Banyiginya, dirigeait un de ces petits royaumes autour du lac Muhazi, avec Gasabo comme centre. Son "Etat" a failli être rayé de la carte lorsque les Banyoro, des pasteurs venus du nord, de l'actuel Ouganda, sont venus faire des razzias dans la région.

 

A cette époque, ces petits royaumes dirigés par des lignages Hutu ou Tutsi étaient pratiquement du même type. Le royaume du Tutsi Mukobanya ne différait guère de celui de son rival qui régnait sur le Nduga. Chacun essayait d'étendre par des moyens violents ou "diplomatiques" son propre domaine au détriment des rois voisins.

Le roi "Tutsi" Mutabazi donna la main de sa fille Nyirantobwa à Mashira, le fils du roi du Nduga, son rival; et Gahindiro, le fils de Mutabazi, épousa Bwiza, la fille de Mashira... Plus tard, Mutabazi tua, lors d'un affrontement, le roi du Nduga, mais son fils Mashira réussit à se sauver. Mutabazi régna sur le Nduga pendant quelques années, jusqu'à ce que Mashira revienne d’exil et rétablisse le pouvoir des Ababanda. Ce roi Hutu agrandit son domaine en annexant le Ndiza, le Bwanamukali et le Marangara.(2) Le roi nyiginya n'avait plus de royaume et dut se réfugier au Bushi, dans l'actuel Congo-Kinshasa. De retour d’exil, Mutabazi réussit à tuer Mashira et tous ses enfants mâles et s'établit fermement au Nduga...

Il y eut tantôt collaboration tantôt rivalité entre différents petits royaumes expansionnistes. La chance tournait souvent, mais cela n'avait rien à faire avec une lutte entre Tutsi et Hutu. (3)

 

Pour différentes raisons, et surtout à cause de leur plus grande capacité d'organisation, les rois nyiginya de Gasabo ont finalement émergé entre de nombreux rivaux Tutsi et Hutu et ils ont créé un véritable "empire".

Dans une société qui sortait à peine du stade des lignages et des clans, la victoire militaire d'un petit royaume sur un autre se terminait nécessairement par la mort du monarque vaincu et souvent, par la mort de tous les membres mâles de son lignage. C'était la seule façon de "consolider" la victoire. Mais tout cela n'avait rien à voir avec une guerre entre Hutu et Tutsi. Il s’gissait de guerres de dynasties. Des lignages royaux de Tutsi et de Hutu s'affrontaient, tantôt Tutsi ou Hutu entre eux, tantôt Tutsi et Hutu. La violence la plus farouche, dans le Rwanda pré-colonial, a opposé différents lignages de Tutsi, comme les lignages royaux des Banyiginya et des Abega qui se sont livrés plusieurs guerres d'extermination.

Depuis 900, Hutu et Tutsi se sont tellement mélangés que les différences ont été effacées pour l'essentiel.

Au Rwanda, l'unité de base est le clan. Il y a dix-huit clans qui sont tous 'multi-classe' : ils comprennent des Tutsi, des Hutu et des Twa (4)

 

Les Bazigaba, Bagesera, Basinga, Babanda et Bacyaba ont été longtemps considérés comme d'origine Tutsi, surtout suite aux travaux de Alexis Kagamé, l'historien 'officiel' de la monarchie Tutsi. Or, ces clans sont tous d'origine Hutu.

Les premiers chefs nyiginya, arrivés au Rwanda, se sont mariés avec des filles de ces clans Hutu. Des douze premiers rois nyiginya, neuf ont eu une femme Hutu. Les chefs des groupements Hutu recevaient à leur tour des épouses des Banyiginya. (5)

 

Le clan Nyiginya, auquel appartient la lignage royale, comprenait en 1960 une majorité de Hutu - 57%. (6) Le clan des Abega, auquel appartient souvent la reine mère, comprend 21 % de Tutsi et 78 % de Hutu(7)

Beaucoup de raisons diverses expliquent le mélange complet de ce que l’on appelle Tutsi, Hutu et Twa dans les mêmes clans.

Les rois des clans Hutu Singa, Zigaba et Gesera se sont mariés avec des femmes Tutsi et furent considérés plus tard comme "purs" Tutsi

Des chefs Hutu ou des Hutu riches se mariaient avec des femmes Tutsi et leurs enfants devenaient Tutsi. (8)

Le roi nyiginya pouvait "anoblir" des Hutu et même des Twa et en faire ainsi des "Tutsi". Les Bashete sont un lignage "Tutsi" dont le fondateur était un Twa anobli vers 1750 par le roi Cyiirima II Rujugira. (9)

Les enfants de père Tutsi, mais nés de femmes esclaves, qui étaient "en principe" des Tutsi, étaient pourtant considérés comme Hutu.

 

Le professeur Nbonimana souligne un autre phénomène: "Des Tutsi appauvris, c'est-à-dire 'déchus de leur richesse bovine', se sont intégrés dans la catégorie des agriculteurs, les Hutu." (10)

Des Tutsi pauvres se mariaient avec des femmes Hutu et leurs enfants devenaient. Hutu

Des clients Hutu étaient absorbés dans le clan de leur maître Tutsi.(11)

Les Beenegitore, d'un lignage nyiginya, ont comme père et "fondateur" Gitore, fils du roi Kigeli I Mukobanya (1520-1543); Gitore, qui n'eut qu'un fils, adopta tous ses familiers et ses guerriers qui entrèrent ainsi tous dans le clan dynastique.. . (12)

Par ces exemples et beaucoup d'autres, Marcel d'Hertefelt souligne l'importance de "l'existence d'une mobilité sociale traditionnelle" . (13) (14)

 

Murego a écrit une thèse de doctorat, défendue à l'UCL, qui part, entre autres, de ces deux idées de base: l'antagonisme "traditionnel" entre les deux "races" et la "conquête" par les Tutsi des terres Hutu. Murego sera un des principaux idéologues et chefs du génocide de 1994. Il affirme: "(Les Tutsi ont) refusé aux Hutu un commandement militaire et une formation guerrière suivant le style du vainqueur et les ont empêchés de constituer une milice disciplinée. ... La question est de savoir si l'exclusion des Hutu du processus de socialisation que constituait l'armée, n'est pas la conséquence de la forte résistance que les Tutsi auront rencontrée chez les Hutu organisés aussi en armée." (15)

 

Le professeur Nbonimana a répondu à ce genre d'affirmation. Il écrit: "J.J. Maquet a soutenu à plusieurs reprises que les guerriers du Rwanda étaient exclusivement recrutés parmi les Tutsi. Cette assertion est démentie par les faits. Nous citerons trois exemples: deux ayant trait aux formations guerrières et un autre relatif aux responsabilité s exercées par des Hutu. D'abord, la formation guerrière appelée Interarubango, une des sections de la milice Inyaruguru. Les membres de cette section, connus surtout sous le nom d'Abahebyi, étaient des Hutu dont la renommée, en tant que guerriers courageux, remonte au règne de Yuhi Gahindiro (autour de 1800). Le deuxième cas est celui de la formation guerrière des Abatanyagwa (du Budaha) composée presque exclusivement de Hutu. Ils se sont signalés lors de la révolution de palais qu'on a appelée le 'Coup d'état de Rucunshu' qui, en 1896, renversa Mibambwe Rutalindwa ... On affirme unanimement que l'intervention de cette formation, commandée par Rwamanywa, Tutsi du lignage des Bahenda et du clan des Bega, décida de l'issue du combat... La dernière considération a trait aux responsabilité s confiées à des Hutu comme chefs guerriers. Citons uniquement Bikotwa (de son vrai nom Mbanzabugabo) que le roi Rwabugiri promut chef de la milice Indara et, plus tard, de celle Inzirabwoba, à cause de son courage exceptionnel à la guerre. Par voie de conséquence, Bikotwa devint titulaire en chef de tous les troupeaux de gros bétail relevant de ces milices." (16) On pourrait y ajouter l'exemple de Bisangwa, Hutu et ami intime du roi Rwabugiri, qui dirigea l'élite des troupes rwandaises contre les troupes belges qui avaient mis pied sur le territoire rwandais en 1895.

 

L'hégémonie de la dynastie nyiginya sur le Rwanda s'est durablement établie à partir de Cyirima Rujugira en 1730. S'est alors établi un empire aux structures sociales et politiques complexes, où des chefs Hutu et des chefs Tutsi avaient leur place dans le cadre d'une monarchie absolue nyiginya.

Vers 1800, le roi Gahindiro a instauré un système de double chef sur les collines: un chef des terre, en général un Hutu, et un chef des pâturages, en général un Tutsi. (17)

 

A partir de 1750, le roi nyiginya Rujugira envoya des pasteurs Tutsi dans les petits royaume du nord de l'actuel Rwanda. Ils entrèrent t en contact avec les roitelets et les chefs de l'endroit et leur parlèrent de la puissance de leur roi. Des chefs Hutu demandèrent au roi Rujugira d'être leur protecteur. Le roi nyiginya entreprit aussi des campagnes militaires contre les petits monarques qui refusaient de faire allégeance. Nahimana, un Hutu et futur idéologue et chef du génocide, a dû reconnaître: "Sollicités ou conseillés par ces agents de la cour nyiginya, les abami des royaumes du nord et du nord-est entrèrent progressivement en relations ouvertes avec les abami nyiginya. Partout au nord et au nord-est, les abami Hutu envoyèrent des cadeaux aux abami nyiginya et en reçurent également de ces derniers." (18) Le roi Rwabugiri nomma de véritables chefs politiques dans les régions du nord et nord-est et il exigea un tribut des rois locaux. "(Les abami du nord et nord-est) commencèrent à évoluer à l'intérieur d'un grand ensemble politique concrétisé progressivement par la présence de chefs nommés et installés ici et là par Rwabugiri et par l'existence de formations militaires englobant les populations du nord-est et placées directement sous la responsabilité de Rwabugiri. Ce dernier a cherché et a réussi à réunir sous son contrôle toutes les régions parlant kinyarwanda. " (19)

La constitution de la nation rwandaise dans les temps pré-coloniaux n'est pas différente de la constitution des Etats européen, comme la France ou la Belgique.

 

Au cours du premier millénaire avant JC, des Celtes, parmi lesquels les Gaulois, sont venus de l'est de l'Europe s'installer dans ce qui est aujourd'hui la France. Ils constituaient une sorte de "tribu royale des chefs" qui encadrait la population originale et se mélangeait à elle. A partir de 60 avant JC, des Romains s'établirent en Gaule. Presque quatre siècles plus tard, eurent lieu les invasions germaines et les Francs occupèrent le nord de la Gaule. Vers 500, le lignage du petit roi franc Clovis, établi à Tournai, commença une campagne qui unira la France. Les Français d'aujourd'hui sont un mélange de quatre "races".

 

Sous certains aspects, les Français étaient, il y a quelques siècles, moins bien "mélangés que ne le furent les Rwandais sous Rwabigiri. Des différences de langue importantes se sont longtemps maintenues en Provence et en Bretagne, tandis que dans le Kinyarwanda, on ne trouve même plus de traces de la langue originelle des Tutsi! Le professeur Jean-Pierre Chrétien note que certains auteurs ont essayé naguère d'assimiler le Tiers-Etat à la race celtique et la noblesse à la race des conquérants germaniques. Mais ce qui apparaît comme une aberration dans l'analyse de l'histoire française peut être présenté comme une vérité historique pour ce qui concerne le Rwanda! Seulement parce que les tenants du colonialisme et du néocolonialisme y avaient et y ont un intérêt.

 

L'Etat rwandais sous Rwabugiri (1860-1895) est autant une création des Hutu que des Tutsi, ou plutôt de quelques lignages Tutsi. Les lignages royaux, appartenant surtout aux clans des Banyiginya et des Abega, ont apporté le génie de leur capacité organisationnelle qui a constitué aussi la base de leur force militaire. Mais on pourrait même dire que ce sont les Hutu quiu ont apporté le plus à l'Etat unifié: d'abord leur langue, le kinyarwanda, facteur essentiel d'unification; ensuite, la forme même de la royauté sacrée avec ses codes et ses rituels; puis les bases essentielles de la religion rwandaise, elle aussi un fondement essentiel de l'unité nationale.

L'Etat rwandais pré-colonial a constitué une réalisation remarquable; il représentait une organisation sociale bien en avance sur la plupart des sociétés de l'Afrique centrale.

 

Les premiers missionnaires ont été frappés par l'unité de la société rwandaise. De Lacger souligne le sentiment de l'unité nationale. Les indigènes de ce pays ont bien le sentiment de ne former qu'un peuple, celui des Banyarwanda, qui a donné son nom au territoire. ... Comme dans tous les pays monarchiques, le patriotisme se concrétise dans l'attachement à la dynastie régnante. ... "Les Banyarwanda, écrit le Père Pagès, étaient persuadés avant la pénétration européenne que leur pays était le centre du monde, que c'était le royaume le plus grand, le plus puissant et le plus civilisé de toute la terre." Le sentiment national se fonde sur des éléments qui lui sont antérieurs: l'unité linguistique, qui, presque absolue d'un bout à l'autre du territoire, conditionne la facilité de relations entre toutes gens; l'unité d'institutions, de coutumes et d'usages dans la vie privée, la vie sociale et la vie publique; l'unité religieuse enfin. Il est peu de peuples en Europe chez qui se trouvent réunis ces trois facteurs de cohésion nationale: une langue, une foi, une loi." (20)

 

Le père de Lacger reconnaît qu'à la fin du siècle passé, les termes Hutu et Tutsi expriment essentiellement des différences économiques et sociales: "Le terme mututsi ne désigne plus aujourd'hui aussi exclusivement qu'à l'origine les "bien-nés", ni même les métis qui se prévaudraient d'une hérédité supérieure en ligne paternelle, mais encore des anoblis ou de simples bahutu enrichis, qui ont pu s'allier dans la haute classe. Mututsi et muhutu sont des mots qui tendent à perdre leur sens proprement racial et à n'être plus que des qualificatifs, des étiquettes sous lesquelles se rangent capitalistes et travailleurs, gouvernants et gouvernés."(21)
 

 

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2. L’Église catholique en armes contre les protestants

 

Lors de la colonisation du Rwanda, l’Église catholique a joué un rôle fondamental. Le Rwanda fut "occupé" par trois ou quatre militaires allemands commandant une trentaine de soldats noirs et "quadrillés", quelques années plus tard, par une quinzaine de prêtres blancs. Le missionnaire Van Overschelde écrit: "Une Église, n'est-ce pas le jalon de la civilisation Un pilier inébranlable de l'entreprise colonialisatrice. ..? La croix fortifie le drapeau qui l'abrite dans ses plis." (22)

L’Église du Rwanda était dès le départ une Église "militaire" et farouchement anti-protestante et anti-islamiste, ce qui aura des implications sur le choix que feront les pères blancs pour les "Tutsi". L'histoire de son fondateur, Mgr Hirsch, explique les raisons de cette opposition farouche aux protestants. Hirsch avait d'abord opéré en Ouganda.

 

Dans les années 1890, le royaume du Buganda fut le théâtre d'événements tragiques provoqués par les rivalités religieuses et politiques entre eux. L'ex-roi Mwanga, en fuite, obtint asile chez les pères blancs; ceux-ci lui administrèrent aussitôt le baptême... Le 15 octobre 1891, Mgr Hirth adressa au Cardinal Lavigerie une lettre dans laquelle il exprimait son désir d'obtenir des volontaires catholiques bien armés et dont la présence "contribuerait outre l'apport de la sécurité, à empêcher les adhésions au protestantisme. " En 1892, les catholiques, armés par Mgr Hirth, attaquèrent le quartier général anglican mais furent finalement vaincus. Ils reculèrent vers le Budu, près de la frontière allemande, et y créèrent un territoire "catholique" après l'expulsion des protestants. Entre-temps, les Anglais avaient "récupéré" le roi catholique Mwanga et le convertirent à l'anglicanisme. ..

 

Vers 1985, Hirth décida de pénétrer au Rwanda qui offrait beaucoup d'avantages: un climat sain, un pouvoir centralisé fort, une population nombreuse et surtout, l'absence de toute concurrence religieuse. (23)

Le Père Brard envoya une première députation à la cour du Rwanda au début de 1898. L'année suivante, Livinhac, le supérieur des pères blancs, invita Mgr Hirth à entamer l'évangélisation du Rwanda. (24)
 

 

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3. Deux "races" différentes

 

Dès leur entrée au Rwanda, les Blancs, colonisateurs et missionnaires confondus, croyèrent voir à l'oeuvre "deux races différentes". A cette époque, la race et le racisme étaient fort à la mode en Europe.

Cela se lit facilement dans les directives du Supérieur Général des Pères Blancs, le cardinal Lavigerie, aux premiers missionnaires partant pour l'Afrique centrale. "(Lavigerie) rappelle aux pères blancs qu'ils ont pour mission de sauver ces Noirs qui sont sur 'cette mer immense de l'infidélité et de la barbarie où ils sont comme engloutis et perdus'." "(Partir pour l'Afrique) c'est affronter ... tous les dangers, depuis ceux des bêtes fauves qui hurleront la nuit autour de vos tentes, jusqu'aux barbares plus cruels encore, qui viendront un jour vous assaillir." (26)

Or, s'attendant à ne voir que de la "barbarie", les premiers Blancs furent stupéfaits de trouver un Etat bien organisé et une civilisation assez sophistiquée.

 

L'abbé De Lacger écrit: "Le Rwanda se révéla aux Européens, à leur grande surprise, il y a quelque cinquante ans, sous la forme d'un Etat unitaire, organisé hiérarchiquement, amalgamant en un corps homogène des populations disparates, bref d'une entité politique comparable à celles des pays civilisés." (26)

D'où venait cette civilisation qu'on n'attendait pas? Elle ne pouvait être l'oeuvre de ‘Nègres’. Aussi, les colonisateurs aussi bien que les missionnaires cherchèrent immédiatement une origine "étrangère", blanche pour tout dire, au royaume et à la culture rwandaise.

 

Et ils pensaient que la "race" pouvait bien être d'origine hamite: les Tutsi étaient au départ des Blancs, des Sémites!

De Lacger écrit: "Les Tutsi ont le type caucasique et tiennent du sémite de l'Asie antérieure. ... Avant d'être ainsi nigricisés, ces hommes étaient bronzés." (28)

Le Rapport sur l'administration belge du Rwanda-Urundi de 1925 décrit le en ces termes: "Le Mututsi de bonne race n'a, à part la couleur, rien du nègre. ... Ses traits, dans la jeunesse, sont d'une grande pureté; front droit, nez aquilin, lèvres fines." (29)

 

Le Rapport de 1926 prétend que le Tutsi est "d'intelligence vive, souvent d'une délicatesse de sentiments qui surprend chez des primitifs, il a au plus haut point le sens du commandement, possède un extraordinaire empire sur lui-même." (30)

Cette "race supérieure" suscitai chez les colons une double réaction: étonnement et admiration, mais aussi crainte et hostilité, les deux étant complémentaires: cette "race supérieure" pouvait devenir un obstacle à la bonne colonisation. ..

L'Allemand Richard Kandt, un des premiers colons qui deviendra résident impérial, décrit en 1898 comment Von Goetzen avait traversé en 1894 le Rwanda en quatre semaines: "Von Goetzen trouva le peuple Wahutu dans une dépendance d'esclaves des Watutsi, une caste de nobles étrangers sémitiques ou hamitiques dont les grand-parents, venant des pays Galla au sud de l’Éthiopie, s'étaient appropriés tout le territoire interlacustre. " (31)

Ainsi, les Tutsi étaient des étrangers sémites qui avaient assujetti et réduit à l’esclavage le peuple! Une tournée de quatre semaines avait permis de formuler cette "analyse scientifique" . Elle sera la base d'une idéologie ethniste et génocidaire.. .
 

 

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4. Sur quelle "race" s’appuiera le colonisateur?

 

Ainsi, au début de la colonisation, militaires et missionnaires ont hésité à choisir la "race" qui pouvait le mieux servir leurs plans de domination.

Le roi rwandais était le représentant de Imana - de Dieu - sur terre. Il était le chef de la religion rwandaise, une des bases les plus solides de l'unité du pays. Le roi et la noblesse étaient farouchement opposés à la religion étrangère. Nbonimana écrit: "Mgr Hirth, en ce début de l'évangélisation, misait plus sur les Hutu que sur les Tutsi: pour lui, seuls les premiers pouvaient garantir le recrutement facile des ouvriers et des adeptes." (32)

Le père Brard, parlant de la cour royale rwandaise, écrit en 1900: "Mgr Hirth, se souvenant ... de ce que nous avions à souffrir un peu partout du voisinage de ces personnages omnipotents, a préféré fonder la station en plein pays de "bahutu", peuple de "bakozi" (travailleurs) , abandonnant pour plus tard la noblesse des "watusi" qui fait la cour au roi: n'est-ce pas par les pauvres, disait-il, qu'ont commencé les Apôtres!" (25)

 

Etant donné que les chefs Tutsi étaient conscients de leur valeur et de leurs capacités et qu’ils tenaient à la grandeur et à l'indépendance de leur pays, ils méprisèrent ouvertement les missionnaires étrangers. Du même coup, aux yeux de ces derniers, la "race supérieure" devenait "hautaine", "arrogante" et "hypocrite". .. Les prêtres se faisaient un malin plaisir de maltraiter et d'humilier les chefs Tutsi. Une attitude qui leur reviendra, soixante années plus tard, en 1959-1960.

Rutayisire écrit: "Les missionnaires du sud (Save et Zaza) ont usé de la force et ... sont entrés en conflit ouvert avec les Batware (chefs). Ils ont puni les présumés coupables parmi ces derniers et infligé des punitions sévères, par exemple les travaux forcés, aux récalcitrants. ... le diacre de Save note en 1901: '... Ce n'est pas une petite joie pour les Bahutu de voir leurs chefs, toujours si fiers, ennemis de la peine et de la contrainte, porter des briques du matin au soir...'." (33)

Une partie du clergé blanc prit donc, au début de la colonisation, clairement position pour les Hutu. Ils allaient ainsi à l'encontre des directives du supérieur général, Lavigerie, qui voulait christianiser le pays grâce à ses chefs. Mais devant le refus catégorique des chefs, ces prêtres crurent que la meilleure voie pour convertir le peuple, était de commencer par les pauvres - à leurs yeux, les Hutu.

 

Le choix définitif de l’Église et de l'administration "pour la race Hutu", en 1959, a donc des antécédents.

Mgr Hirth écrit en 1906: "le père Pouget ... empêche l'exercice de l'autorité des chefs vis-à-vis de leurs Bahutu, prend toujours le parti, à tort, des Bahutu contre les chefs." (34)

Au Bwanamukali, le père Huntzinger, supérieur de la mission Save, se voulait administrateur de cette région. Il avait placé sept Bahutu à la tête de sept chefferies existantes. Ces nouveaux Batware ont nommé à leur tour des sous-chefs. Ils se sont emparés d'une grande partie du bétail de la région et ont adopté les modes de vie traditionnels des grands chefs. (35)

 

Le père Classe note dans une lettre au supérieur général en 1907: "Les chefs, nous les avons laissés à l'écart. On a trop dit, un chrétien vaut mieux que dix Batutsi...nous avons souvent laissé à l'écart les Batutsi: trop riches, trop hostiles, ils ne sont pas encore mûrs pour notre sainte religion, disait-on." (36)

Le colonisateur allemand se trouvait devant le même dilemme. Son programme était le "indirect rule", la colonisation en s'appuyant sur les autorités indigènes. Mais il devait affronter des autorités rwandaises qui cherchaient la première occasion pour se défaire des occupants.

 

Le Résident ad interim, Maw Wintgens, écrit en 1914 au Gouverneur général à Dar Es Salaam: "Si nous continuons à faire le jeu des Watutsi en les soutenant dans leur prétention à percevoir le tribut, nous nous attirerons à coup sûr une abondante moisson de haine de la part des Wahutu. Il règne une profonde aigreur contre la domination des Watutsi dans tout le pays. Il y a là pour nous un danger auquel la meilleure façon de faire face n'est pas de mettre sans plus nos fusils au service des Watutsi, mais bien de remplacer progressivement l'arbitraire des Watutsi par une conception d'Etat de droit. Mon propos n'est nullement d'aller à l'encontre de la politique de la Résidence ni au fait établi de la domination des Watutsi, mais bien de vouloir donner progressivement au système de gouvernement une structure par laquelle nos propres intérêts soient préservés, en lieu et place du système actuel dans lequel nous jouons le rôle impopulaire de permettre que 97 % de la population reste privée de tout droit au profit d'une caste dominante qui, en échange, ne se soucie même pas de garantir notre sécurité." (37))

 

Ainsi, l'occupant allemand semble se soucier du sort du Hutu exploité, mais à y regarder de plus près, il s'agit de toute autre chose: la révolte des Hutu pourrait se retourner contre les Allemands, voilà le "danger". Il faut donc chercher une nouvelle structure pour le gouvernement rwandais qui permet de mieux "préserver les intérêts allemands". Les Allemands jouent actuellement un rôle impopulaire auprès de la masse, sans que le roi et les chefs garantissent leur sécurité!

Il convient de remarquer qu’à l'exploitation tributaire traditionnelle des masses rwandaises, les Allemands viennent ajouter une exploitation coloniale autrement plus dure. Mais ils appellent cela "remplacer l'arbitraire par un Etat de droit". Déjà en 1914, l'arbitraire et la domination coloniales s'appelaient "Etat de droit". Décidément, le monde a peu changé depuis.
 

 

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5. La Belgique et l’Église organisent la "tutsification" du Rwanda

 

La stratégie fondamentale du colonialisme belge, à partir de 1916, fut celle de l'administration indirecte qui rejoignait la stratégie des missionnaires, celle de procéder à la christianisation les masses par des chefs naturels.

Tous les deux avaient intérêt à disposer d'une autorité indigène ayant la confiance des masses, une autorité ferme et loyale au pouvoir européen. Tous les deux étaient d'avis que les chefs Tutsi pouvaient le mieux servir leurs objectifs. Ils commencèrent la "tutsification" du Rwanda, c'est-à-dire la "purification" des Hutu de toutes les fonctions dirigeantes. (38)

Il y eut deux grandes opération de t"utsification" .

Première opération: il fallait éliminer l'administration complexe et diversifiée que les rois Gahindiro, Rwogera et Rwabugiri avait mise en place.

 

Elle s'est faite en deux mouvements.

D'abord, l'autorité coloniale a éliminé les entités Hutu autonomes.

Les rois rwandais avaient intégré les autorités Hutu des petits royaumes du nord et du nord-est dans l'administration rwandaise, tout en leur laissant une certaine autonomie.

Nbonimana écrit: "Les autorités belges consolidèrent et généralisèrent le pouvoir Tutsi en procédant à la suppression des entités territoriales autonomes Hutu et en les réorganisant au profit des Tutsi. Le royaume du Bukunzi, dont le dernier roi fut destitué en 1922, connut l'occupation militaire de 1924 à 1925. Il en fut de même pour le royaume voisin du Bosozo occupé de 1925 à 1926, année où son roi fut déporté par les autorités mandataires. Ces deux anciens royaumes Hutu furent alors organisés en chefferies et placés sous les ordres du chef Tutsi, Rwagataraka. En 1924, Nyamakwa, chef traditionnel de la principauté du Bushiru, fut déposé par l'Administration et remplacé par le chef Tutsi, Nyangezi." (39)

Ensuite, l'administration coloniale a éliminé les chefs Hutu.

 

A partir de Gahindiro, il y eut une triple hiérarchie au niveau des régions: des chefs de terre ()Hutu, des chefs des pâturages (Tutsi), sous l'autorité d'un chef de province ou chef militaire.

En 1926, les chefs Hutu qui exerçaient le commandement dans le cadre de cette triple hiérarchie administrative traditionnelle furent destitués et remplacés par des Tutsi, à la suite d'une réforme administrative introduire par le Résident Mortehan. Cette réforme renforça le pouvoir des chefs et favorisa l'extension et le durcissement du système de clientèle pastorale, l'ubuhake.

 

Seconde opération de "tutsification" : "les autorités mandataires opérèrent la 'tutsisation' du Rwanda en réservant aux Tutsi l'administration, la justice et l'enseignement" . (40)

Déjà sous les Allemands, le père Classe s'était fait le défenseur de la "race Tutsi", assimilée aux "chefs Tutsi". Le 28 avril 1911, il écrit au supérieur général: "A mon humble avis, l'oeuvre vitale, la plus importante au Rwanda, est celle des Batutsi ou chefs. ... La lutte entre les protestants et nous est de savoir qui aura les chefs. Sans les chefs, nous n'aurons pas le peuple d'une manière sérieuse. Sans eux, c'est, ... donner au catholicisme une situation d'infériorité, d'esclave, le condamner à être sans cesse aux prises avec les difficultés de l'oppression. ... le roi est l'âme du pays. Dans les stations, nous devons gagner la bienveillance des chefs pour avoir la liberté du prosélytisme et la paix pour nos gens. Cependant, les chefs regarderont toujours vers Nyanza. ... Déjà maintenant, on nous dit assez que nous nous faisons à tort et à raison des défenseurs des Bahutu! De là à un antagonisme politique, il n'y a pas loin." (41)

 

On retrouve ici la hantise de "l'erreur", comme on appelait le protestantisme, hantise datant de l'expérience ougandaise. Et on retrouve l'option fondamentale de Lavigerie de christianiser à travers le "Clovis" indigène et les chefs traditionnels.

Avoir les chefs, c'était convertir sans problème la grande masse du peuple. Avoir de bons chefs, c'était choisir des chefs Tutsi.

 

Le professeur Nbonimana écrit: "Mgr. Classe lança les pères blancs, les prêtres rwandais et les soeurs blanches dans une véritable campagne en faveur de l'hégémonie des Tutsi. Sur le plan théorique, lui et ses proches collaborateurs contribuèrent à répandre une idéologie de la domination". Cette idéologie reposait sur des mythes traditionnels rwandais qui servaient à légitimer l'hégémonie de la noblesse Tutsi. Ces mythes "indigènes" furent renforcés par le mythe importé de la supériorité de la "race hamitique", race blanche et sémite à laquelle appartenaient les Tutsi. (42)

L’Église catholique et le pouvoir belge ont très tôt concentré leurs efforts dans le domaine de l'éducation sur les fils des chefs Tutsi.

 

En 1919, les autorités de la puissance occupante ouvrirent la première école gouvernementale à Nyanza, à la cour de Musinga. Vers 1925, d'autres écoles furent créées par le gouvernement: celles de Gatsibu, Ruhengeri, Rukira et Shangugu. Selon le Rapport du gouvernement belge de 1927, ces cinq écoles étaient "strictement réservées aux fils de chefs et aux notables de race mututsi". Ces écoles gouvernementales réservées aux Tutsi furent relayées par l'école officielle congréganiste du groupe scolaire d'Astrida, qui ouvrir ses portes en janvier 1932. (43)

Seule la formation reçue dans ces établissements réservés aux Tutsi permettait aux élèves d'occuper des postes enviés dans l'administration, les services publics et les entreprises privées. Ainsi, toutes ces institutions seront systématiquement "tutsisées".. .

 

Mgr Classe, défenseur le plus acharné de la "tutsification" , fut choisi comme vicaire apostolique en 1921. A partir de 1924, un mouvement des jeunes Tutsi en direction de l’Église se fit jour. Classe écrit le 18 avril 1925: "(Il faut) encourager ... le mouvement mututsi vers la mission. C'est l'avenir de la religion qui est en jeu. Ces jeunes gens sont de futurs chefs; il nous importe de nous les attacher. ... Les chefs sont et seront notre grande force contre l'action et les projets des protestants. Le peuple aussi aura plus confiance en nous. Donc développer l'école Tutsi, c’est lui donner la plus grande attention." (44)

 

L’Église fut le plus ferme défenseur de l'exclusive Tutsi dans l'administration coloniale.

En 1927, l'administration belge voulait remplacer un certain nombre de chefs et de sous-chefs récalcitrants et "indépendantistes" . Le résident Mortegan consulta mgr Classe à propos de son idée de nommer des Hutu lettrés, plus efficaces et plus soumis.

Aussi Mgr. Classe réagit-il fermement. Le 21 septembre 1927, il écrit au Résident Mortehan: "Si nous voulons chercher le véritable intérêt du pays, nous avons dans la jeunesse mututsi un élément incomparable de progrès. ... Avides de savoir, désireux de connaître ce qui vient de l'Europe, ainsi que d'imiter les Européen, entreprenants, se rendant suffisamment compte que les coutumes ancestrales n'ont plus de raison d'être, conservant néanmoins le sens politique des anciens et le doigté de leur race dans la conduite des hommes, ces jeunes gens sont une force pour le bien et l'avenir économique du pays. Qu'on demande aux bahutu s'ils préfèrent être commandés par des roturiers ou par des nobles, la réponse ne fait pas de doute; leur préférence va aux batutsi et pour cause: chefs nés, ceux-ci ont le sens du commandement. ... C'est le secret de leur installation dans le pays et de leur mainmise sur lui." (45)

 

Les deux grands mythes sont présents: la "race" supérieure née pour commander et la "conquête" du pays par les Tutsi. On y retrouve aussi le mensonge de type raciste qui confond les Tutsi et les nobles. S'y ajoute un nouvel argument de poids: cette "race" est maintenant pro-européenne. ..

Craignant de ne pas être suivi dans son extrémisme tutsiste, Classe invente en 1930 le dernier argument massue: "Le plus grand tort que le gouvernement pourrait se faire à lui-même et au pays, serait de supprimer la caste mututsi. Une révolution de ce genre conduira le pays tout droit à l'anarchie et au communisme haineusement anti-européen. Loin de promouvoir le progrès, elle anéantira l'action du gouvernement, le privant d'auxiliaires nés capables de la comprendre et de la suivre." (46)

 

Dans un pays où pas un seul écrit marxiste n'est entré, l’eglise agite le danger d'une révolution communiste.. .

La "tutsification" , comme stratégie politique du colonisateur et de l’église, s'est même étendue... aux Hutu! En effet, quelques Hutu sont arrivés à entrer dans ce bastion du "tutsisme" qu'était l'école d'Astrida. Emmanuel Seruvumba, Tutsi de bonne souche, a fait ce témoignage émouvant et fort significatif: "Les 'Hutu diplômés' se mariaient de préférence avec des filles Tutsi, et par la suite cachaient de façon systématique qu'ils étaient Hutu! Ils étaient fiers d'être 'tutsisés par alliance'. N'est-ce pas là la culture institutionnalisé e du 'Herrenvolk' ? de 'la supériorité des Tutsi sur les Hutu’? N'était-ce pas inculquer, dès son plus jeune âge, et à son insu, chez l'un son 'infériorité', et cultiver chez l'autre sa 'supériorité' supposée? ... Par cette politique de l'apartheid à la rwandaise, l’église n'a-t-elle pas cultivé méthodiquement, pendant soixante ans chez Hutu les un ressentiment, puis une vraie haine, entretenue ... envers les Tutsi?" (80)
 

 

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6. A propos des bons et des mauvais Tutsi

 

Quand nous parlons de "tutsification" , il faut bien se comprendre.

Le Tutsi n'est pas une catégorie scientifique. Et malgré les apparences, ce n'est pas du tout la "race Tutsi" que les colonisateurs aimaient.

Leur "tutsification" est avant tout une stratégie politique. Il s'agit de sélectionner et de mettre aux postes de responsabilité les "bons" Tutsi et pas n'importe quel "Tutsi"! L’Église et le colonisateur belge "aiment" le Tutsi couvert de l'autorité traditionnelle, mais devenu défenseur fidèle du nouvel ordre colonial. Sont exclus de la "tutsification" du régime, non seulement les 90 % de "Tutsi" pauvres - cela se comprend aisément -, mais aussi la grande noblesse "Tutsi" qui reste anti-colonialiste!

 

Arrivé au pouvoir en 1896, le roi Musinga représentait la tradition monarchique rwandaise. Avec les chefs de sa génération, il était jaloux de l'indépendance de son pays.

Mais déjà en 1923, M-monseigneur Classe affirma qu'il voulait attaquer "la base de l'organisation sociale" de l'ancien Rwanda en s'orientant vers un nouveau système basé sur "la propriété privée"...

La même année, la première promotion de trente jeunes Tutsi, fils de chefs, quittait l'école de Nyanza: la Belgique se préparait à chasser les vieux chefs traditionnels anti-Belges et à les remplacer par leurs fils, éduqués à l'école européenne. Ces fils de nobles recevaient de la puissance coloniale des terres, des clients et des vaches. Ainsi, l'autorité belge minait de plus en plus l'autorité du Roi Musinga...

 

En fait, une nouvelle bureaucratie coloniale "tutsifiée à l'européenne" , remplaça l'ancien système traditionnel et "indépendantiste" . La cour royale elle-même se divisa entre traditionalistes et partisans de l'administration belge et de l’Église. Une nouvelle élite Tutsi, moderniste et pro-coloniale, se présenta en concurrent de l'ancienne administration royale.

 

Cette nouvelle élite Tutsi accepta les fables du colonisateurs sur la "supériorité raciale" des Tutsi, sur leurs "qualités innées de chefs" et sur leur "intelligence supérieure". La théorie raciste de la "supériorité de la race hamite des Tutsi", inventée par le colonisateur, fut intériorisée par la nouvelle couche dirigeante Tutsi.

Le pouvoir réel sur la société rwandaise était désormais fermement en mains des colons; l'ancien pouvoir royal de Musinga et l'ancienne religion rwandaise n'étaient plus que des vestiges du passé.

Aussi, en 1931, monseigneur Classe, le chef de l’église et le gouverneur général du Congo belge, le général Tilkens, et le vice-gouverneur général Voisin, chef de l'administration coloniale du Rwanda-Urundi, décidèrent-ils ensemble de réaliser un coup d'Etat. L'abbé de Lacger l'avoue franchement: "L'acte d'autorité projeté avait dans le fond les caractères d'un coup d'Etat." (47)

 

Il fallait détruire l'ancienne monarchie et ses fondements politiques et idéologiques et les remplacer par une monarchie "chrétienne" et pro-colonialiste.

Les trois conjurés placèrent sur le trône leur créature, le jeune Rudahigwa. Avec Rudahigwa, une nouvelle couche sociale arriva au pouvoir, une couche de jeunes nobles Tutsi, éduqués par l'école européenne et administrateurs loyaux du système colonial. Cette nouvelle couche dirigeante avait besoin d'une nouvelle idéologie et ce fut la religion du colonisateur, le catholicisme. (48)
 

 

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7. Le rôle des "Tutsi" dans l'exploitation coloniale

 

L'ancienne société rwandaise était une société de classes où le roi et la noblesse levaient un tribut sur les cultivateurs et sur les éleveurs.

Mais les contradictions sociales n'étaient pas encore très fortes. Elles commencèrent à se faire jour à partir de 1800, lorsque la rareté des terres provoqua des conflits entre les riches pasteurs et les cultivateurs ainsi que les pasteurs pauvres.

 

La colonisation introduisait une exploitation d'une tout autre nature, l'exploitation de type colonialiste et de type capitaliste.

La pression fiscale commença à peser sur la population dès 1924. Cette année, on constata près de 20% d'augmentation des recettes de l'Etat colonial par rapport à 1923. L'explication réside dans la rémunération des chefs: le colonisateur leur offrait une ristourne sur les montants collectés comme impôt par habitant et impôt sur le bétail.

Parallèlement, on assista à une multiplication des travaux forcés, consistant dans la construction et l'entretien des routes, dans les aménagements des cultures (drainages), le boisement, etc. Le portage se développa et de 1926 à 1928, il a représenté 4.097.500 journées de portage ou d'absence du foyer. (81)

 

En plus, le gouvernement imposa des "cultures obligatoires" , telles que le manioc, la patate douce, etc., ainsi que l’extension des cultures industrielles telles que le café, le tabac, le coton, le mûrier (pour le ver à soie), etc.

Toute cette exploitation coloniale (qui s'ajoutait aux redevances traditionnelles) passait par les "chefs Tutsi", chargés de l'exécution des ordres de l'administration et de leur contrôle.

Il y a là une base objective à la rancoeur des "masses Hutu" à l'encontre de la "race Tutsi", rancoeur qui explosera en 1959 grâce à l'action conjointe de la petite-bourgeoisie Hutu et du colonisateur, subitement reconverti en partisan de la "race Hutu"...

 

Mais avant d’aborder ce chapitre, il importe de faire encore une remarque essentielle pour comprendre l'histoire rwandaise.

Commençons par le point que nous venons de développer, celui de l'exploitation coloniale. Elle pesait autant sur les masses Tutsi que sur les masses Hutu. Et même, dans une certaine mesure, sur les chefs qui n'étaient pas suffisamment "obéissants".

 

Rutayisire a interrogé de vieux chefs Tutsi sur les cultures obligatoires. "Question: Comment faisiez-vous pour faire cultiver les Batutsi, portés à ne s'occuper que de leurs vaches? Réponse: Pour ceux qui avaient des bagaragu (des clients), ce sont ces derniers qui cultivaient pour eux. Quant aux pauvres, c'est-à-dire ceux qui n'avaient pas de bagaragu, ils recevaient des parcelles à cultiver comme tout le monde." (49)

Le même témoin dit: "Le sous-chef devait contrôler les champs et punir ceux qui les négligeaient, sinon, c'était le sous-chef lui-même qui, lors du contrôle de l'agronome, était puni."

Nous avons nous-mêmes fait des enquêtes auprès des chefs et des sous-chefs qui tous ont confirmé cette affirmation.

Un autre témoin de Rutayisire déclare: "Ceux qui disent que seuls les Bahutu ont été frappés pendant la période coloniale se trompent. Autrefois, le mutware (chef) était frappé, chaque fois qu'il ne donnait pas ce qui lui était demandé: une vache, des travailleurs, des oeufs." (50)

 

Nous soulignerons encore un autre phénomène essentiel de la période coloniale: la résistance anti-coloniale a toujours été, dès le début, une lutte à laquelle participaient aussi bien les massesTutsi que les masses Hutu, et assez souvent même des chefs.

Au début des années 1900, les missionnaires notaient souvent l'opposition générale qu'ils rencontraient chez tous les Rwandais.

La grande masse des Rwandais, Tutsi et Hutu confondus, ne voulait pas des occupants étrangers. Seuls les plus pauvres fréquentaient la mission dans le but d'améliorer leur situation. Et même si les prêtres mettaient sur pied d'égalité Hutu et pauvres, les statistiques montre que cela n'est pas exact. Les premières recrues de la mission de Save et de celles de Zaza et de Nyundo étaient des enfants pauvres et déshérités. A Save, au premier baptême solennel, il y eut neuf Batutsi des plus pauvres et 17 Bahutu, la plupart orphelins. (51)

En 1904, il y eut des attaques armées contre les missions de Rwaza et Nyundo aux cris de: "Mort aux Blancs". La répression fut féroce. Nbonimana note: "Dans la région, le pouvoir des Tutsi était nul et même le roi Musinga était généralement ignoré sinon détesté. Quant à la masse des Tutsi, elle participait au mouvement vis-à-vis des étrangers. ... La presque totalité des habitants étaient des Hutu qui proclamaient tout haut qu'ils entendaient se gouverner eux-mêmes."(52)

 

C’est en 1911-1912 que se produisit le plus grand soulèvement. Il fut dirigé par Ndungutse, qui se disait le fils du roi Rutalindwa (assassiné en 1896) et de Nyiragahumuza. Il se disait aussi le vrai successeur de Rwabugiri. Ndungutse promit de supprimer les corvées imposées sous le règne de "l'imposteur" Musinga. Les missionnaires de Nyundo notent le 2 février 1912: "Ndungutse vient surtout pour chasser les Européens du pays. Dans quelque temps, plus aucun Blanc n'existera dans le Rwanda tout entier." Et Nbonimana explique: "Dans la révolte de Ndungutse, Hutu, Tutsi et Twa marchèrent ensemble pour renverser le régime de Musinga et indirectement, des Européens." (53)

Lorsque l'exploitation coloniale devint vraiment lourde, au cours des années vingt, des révoltes éclatèrent ci et là. Ainsi, la révolte de Semaraso (1927-1928) éclata au nord du pays, dans le Rukiga et le Ndowa. Il s'agissait d'un mouvement lancé par des Hutu contre les Européens et les chefs Tutsi. Le chef du mouvement, Semaraso (L'Homme qui est couvert de sang, ou Le père du sang) se disait Tutsi, puisqu'il se présentait comme Ndungutse, fils du roi Rutalindwa.. . (54)
 

 

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8. La "révolution" Hutu de 1959

 

La politique belge de la "tutsification" du Rwanda resta inchangée jusqu'en 1955. Alors commença une réévaluation qui conduisit en 1957 à un nouvel alignement des forces.

La cause du changement de la tactique du colonialisme belge réside dans la vague de décolonisation qui déferlait partout en Afrique noire depuis le déclenchement de la guerre de libération en Algérie et la déclaration de l'indépendance du Ghana, le 6 mars 1957.

L'élite Tutsi voulait se transformer en une bourgeoisie nationale, régnant sur un Rwanda indépendant. Comme atouts, elle avait son autorité traditionnelle et son expérience de l'administration moderne. Elle jouissait toujours de la confiance et du soutien de la grande majorité du peuple rwandais. Elle voulait aller rapidement vers une indépendance qu'elle voulait totale.

 

La Belgique cherchait désespérément une stratégie pour "passer" le moment difficile de l'indépendance, inévitable, tout en sauvegardant sa domination économique sur le Congo et le Rwanda-Urundi.

L'administration belge se divisa: une minorité pensait que la petite-bourgeoisie Tutsi, une fois "maître" du Rwanda, s’appuierait forcément sur la Belgique, avec laquelle elle avait toujours été dans les meilleurs termes.

Mais la guerre froide et l'obstination coloniale aidant, la majorité de l'administration belge et des politiciens de la métropole se méfiaient de tous ceux qui voulaient l'indépendance totale: de Rudahigua aussi bien que de Lumumba.

Au Rwanda, la situation particulière offrait des opportunités aux partisans du maintien du contrôle belge sur le Rwanda. Dans ce pays, il y avait une "élite de rechange", la petite-bourgeoisie Hutu, qui voulait, tout comme la petite-bourgeoisie Tutsi, s'emparer du pouvoir dans le Rwanda indépendant. Cette petite-bourgeoisie ne pouvait jouer qu'une carte: celle du racisme.

 

La Belgique, pendant cinquante ans, avait chanté la gloire de la "race supérieure Tutsi" et avait réservé toutes les postes importants à cette "race". La petite-bourgeoisie Hutu pouvait mobiliser toutes les rancoeurs, tout l'esprit de révolte de ces masses opprimées et exploitées sur une base raciste "anti-Tutsi" . C'est ce que Kayibanda et d'autres intellectuels Hutu ont fait dès 1953.

Leur travaux préparatoires ont culminé en 1957 avec la publication du "Manifeste des Bahutu", rédigé avec l'aide de certains prêtres européens. Sa thèse centrale: la petite-bourgeoisie Hutu doit prendre le dessus au Rwanda avant que la Belgique ne lui accorde l'indépendance.

 

Selon le Manifeste, le problème fondamental du pays est "le monopole raciste (Tutsi) sur le Rwanda". "Il ne sert à rien de solutionner le problème mutusti-belge, si on laisse le problème fondamental mututsi-muhutu" . Le texte parle des Tutsi comme d'une "caste qui représente à peine 14 % des habitants", lançant ainsi la théorie raciste sur "la majorité Hutu et la minorité Tutsi", théorie qui conduira à tant de tueries. Le Manifeste parle d'une double colonisation, la colonisation "hamite" étant pire que la colonisation européenne! Il reprend la théorie de la "conquête violente par les Tutsi", théorie qui n'a aucune base historique. Le Manifeste des Bahutu crache sa haine pour "900 ans de la domination mututsi"! Le texte prend position contre une décolonisation et une indépendance qui "laisserait un colonialisme pire du Hamite sur le Muhutu".(55)

 

Bien sûr, il faut dire qu'en 1959, il existait une base objective pour une révolution nationale et sociale. Nous disons bien : révolution nationale (anti-coloniale) et ensuite sociale (anti-féodale) .

Mais parler en 1959 d'une révolution sociale, opposée à la révolution nationale, est une absurdité en soi. Le mot d'ordre du Parmehutu fut: "Vive notre chère mère la Belgique! Vive le Roi des Belges! Vive la Démocratie" (82) En clair: Vive le colonisateur, qui donnera le pouvoir à la majorité démocratique Hutu.

Les masses dites "Hutu" étaient les plus exploitées et opprimées. Il y avait là une base objective pour un mouvement contre le colonialisme (source principale de l'exploitation et de l'oppression) et contre l'élite Tutsi, principal support rwandais du colonisateur.

 

Mais pour que la masse Hutu (et la masse des Tutsi pauvres) arrive à la compréhension subjective de cette orientation de la lutte, il fallait une organisation qui leur donne justement cette perspective politique. Seul un parti ou un noyau marxiste-léniniste aurait pu élaborer une telle perspective; or, le colonisateur et l’église n'avaient jamais permis l'introduction de la moindre pensée marxiste dans les colonies belges.

Le Parmehutu avait une orientation pro-coloniale et anti-socialiste. Kayibanda, inspiré par les encycliques papales (qui ont inspiré le fascisme sous les cieux italiens, espagnols et croates), soutenait à fond le colonisateur. Sa "révolution sociale" consistait essentiellement à obtenir que la Belgique change de laquais: qu'au lieu de baser sa domination sur la "race" Tutsi (lisez la petite-bourgeoisie dite Tutsi), elle choisisse comme allié la race (la petite-bourgeoisie) Hutu.

Harroy, qui a soutenu à fond les racistes Hutu, note dans son livre quelques chiffres qui permettent de dénoncer toute cette propagande sournoise, perfide, diabolique contre "la caste Tutsi" et la "colonisation hamite". Voici le passage en question: "Des quelques 300.000 individus étiquetés Tutsi en 1956, c'est à peine s'il se trouvait une dizaine de milliers à être impliqués directement dans le conflit naissant, parce que bénéficiaires de ces privilèges féodaux". (56) Mais remarquons que Harroy fait semblant de ne pas savoir que les 10.000 Tutsi appartenant à la petite-bourgeoisie, "bénéficiaient" des "privilèges" coloniaux, beaucoup plus que des privilèges "féodaux"...

La petite-bourgeoisie Hutu pouvait uniquement s'emparer du pouvoir, si elle arrivait à rompre l'attachement des paysans aux autorités traditionnelles. Elle ne disposait que d'une seule arme dans la bataille pour le pouvoir: l'arme du racisme anti-Tutsi.

 

Elle a pu jouer à fond la carte du racisme parce que les autorités coloniales et religieuses l'ont soutenue dans cette entreprise. La petite-bourgeoisie Hutu, qui n'avait reçu qu'une formation élémentaire et qui devra sa promotion au soutien du colonisateur, sera parfaitement soumise à l'ancienne puissance mandataire, la Belgique.

Fin 1958, Gitera pouvait se permettre de diffuser des tracts du genre: "Écoutez bien: les Tutsi ont égorgé, ils seront égorgés et c'est pour bientôt. ... ils l'auront cherché ... Libérons-nous de l'esclavage des Tutsi. ... Qui tue les rats ne doit pas avoir pitié de celle qui porte." (57) C'est déjà le langage des tueries aveugles qui aboutiront au génocide.

Le même Gitera organisa, le 27 septembre 1957, un bon mois avant la "révolution", une "Fête de la Libération des Bahutu à l'égard de l'Esclavagisme Tutsi au Rwanda". Dans un de ces discours, il était dit: "La cohabitation du Mututsi avec le Muhutu est une plaie phagédénique, une sangsue sur le corps et un cancer dans l'estomac". (58)

L'évêque Mgr Perraudin soutenait ouvertement le mouvement raciste Hutu naissant. Le 11 février 1959, il faisait lire une lettre dans toutes les églises où il disait: "les différences et les inégalités sociales sont, pour une grande part, liées aux différences de races, en ce sens que les richesses, d'une part, le pouvoir politique et même judiciaire, de l'autre, sont ... entre les mains de gens d'une même race." (59)

 

Ainsi, Perraudin détourne l'attention des véritables riches, les colonisateurs. Il prétend que les richesses et le pouvoir sont entre les mains, non pas d'une petite élite Tutsi, mais de la "race Tutsi". La "race" Tutsi, glorifiée pendant cinquante ans, est maintenant diabolisée et les Hutu sont devenus la "race élue"!

Soulignons encore les interventions de l’église pour soutenir le mouvement raciste du Parmehutu contre le parti nationaliste ‘Union Nationale Rwandaise’.

En 1959, lorsque l'UNAR commenca la lutte pour l'indépendance immédiate, les évêques rwandais publièrent une lettre de mise en garde contre ce parti. "Ce parti semble vouloir monopoliser le patriotisme en sa faveur et dire que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre le pays. Cette tendance ressemble au national-socialisme que d'autres pays ont connu. ... Le parti UNAR envisage d'enrôler la jeunesse dans une sorte de service national en vue de la former au civisme. Nous attirons l'attention sur le grave danger qu'il y aurait à créer des jeunesses dans la ligne des jeunesses du parti, pour les soustraire à l'influence de la famille et de l’Église, comme cela s'est passé dans les pays totalitaires. ... Nous sommes enfin obligés de vous signaler que des influences communisantes et islamisantes soutiennent ce parti et essaient de l'utiliser à des fins peu avouables." (60)

 

Et voilà le parti "Tutsi" accusé d'être national-socialiste , communiste et islamiste tout à la fois!

En fait, les accusations de certains pères blancs contre les Tutsi d'être des "féodaux" et en même temps des "communistes" , furent très fréquentes au cours des années 1959-1964.

Cela semble bizarre et contradictoire, mais il n'en est rien. Le colonialisme belge faisait simplement de l'intoxication et tout ce qui permettait de soulever les masses contre les forces indépendantistes, était bon: le communisme et l'oppression féodale étaient les deux spectres les plus efficaces...

En 1925 déjà, Mgr Classe avait souligné la nécessité de "fermer la porte aux idées bolcheviques qui trouveront un terrain fécond dans les sentiments xénophobes de beaucoup de vieux Batutsi"... (61)

La "révolution" Hutu de 1959 a commencé par une tactique qui sera utilisée à fond dans l'avenir: le mensonge et l'intoxication.

 

Le 1 novembre 1959, les racistes Hutu firent courir le bruit que le sous-chef Hutu, Dominique Mbonyumutwa, avait été tué par des Tutsi. Immédiatement, des bandes commencèrent à brûler les huttes des Tutsi et tuèrent trois personnes.

L'émeute s'étendit vite à l'ensemble du pays, toujours portée par le mensonge. "Le 8 novembre, dans le Bukamba, le (faux) bruit ayant couru que le leader et sous-chef Bicamumpaka avait été tué par les Tutsi, la population de la région se leva comme un seul homme pour la chasse aux Tutsi." (62)

Dans son livre, le vice-gouverneur général Harroy donne ce témoignage intéressant: "Les territoires de Ruhengeri et, dans une moindre mesure, Kisenyi furent le théâtre d’un nombre impressionnant d'incendies de huttes Tutsi. Les incendiaires avaient fait accroire aux populations que c'était le Mwami, prisonnier de l'UNAR, qui voulait, en tant que roi constitutionnel, ces destructions de huttes Tutsi afin que leurs occupants partent et rétablissent l'équité en rendant leurs terres aux. Hutu La légende était tellement ancrée que l'on vit des incendiaires venir au bureau du territoire percevoir un salaire pour le 'travail' qu'ils accomplissaient sur l'ordre de leur roi." (63)

 

Deux remarques s’imposent à ce propos: une des forces motrices de la "révolution" fut la liberté accordée aux Hutu de voler les biens de leurs voisins. On s'emparait des biens et des terres des petits Tutsi et on brûlait leurs huttes. Cette même motivation jouera un grand rôle lors du génocide de 1994.

Ensuite, il faut noter la confiance des simples Hutu dans le roi "Tutsi"! Pourtant, nous sommes ici à Ruhengeri, une des régions les plus "Hutu". La petite-bourgeoisie Hutu poussait les pauvres paysans au crime, en leur assurant que c'était un ordre du Mwami.

Le même Harroy déclare aussi: "La masse Hutu, bien que de plus en plus consciente de l'oppression Tutsi dont elle était victime, conservait encore dans son immense majorité (cela n'a changé qu'en 1961) le culte de l'institution Ibwami et la volonté de la voir perdurer." (64)

Effectivement, à l'époque, la masse des Hutu pauvres n'avait pas le moindre réflexe raciste. Il a fallu la pousser dans cette voie néfaste. Notons aussi dans le chef du chef-colonisateur ce constat heureux que la masse Hutu dprenne conscience de l'oppression par les Tutsi... mais non de l'oppression coloniale!

L'autorité aurait dû protéger les Tutsi attaqués et mettre fin aux pillages, aux destructions et aux meurtres dont ils étaient les victimes.

 

Le roi et ses armées, les ingabo, s'y efforcèrent.

Or les autorités coloniales avaient non seulement prévu la "révolution" mais aussi la "contre-révolution" . Elles avaient conçu un plan pour "rétablir l'ordre" en protégeant les bandes Hutu et en réprimant les interventions des hommes du roi. Harroy appelle "contre-révolution" les efforts du roi, l'autorité rwandaise supérieure, pour protéger ses sujets.

Voici ses déclarations: "Aux environs du 10 novembre, un considérable renfort de forcec publiquec ayant pu être mis en action sous le commandement du colonel Logiest, cet ordre fut rétabli, mais non pas comme l'annonçait l'UNAR en réprimant la révolution... mais surtout en bloquant la contre-révolution, en dispersant les 'ingabo' déployées un peu partout dans le pays. ... La contre-révolution aurait probablement réussi à atteindre ses objectifs, à savoir la liquidation de la révolution, sans l'action rapide et énergique de la force publique. ... La révolution rwandaise de novembre 1959 a donc été un phénomène insurrectionnel sous tutelle, suivi d'une phase de quelques mois de "révolution assistée"" (65)

Ainsi, il s’agit ici d’une "révolution sociale" qui triompha grâce à l'intervention "rapide et énergique" de l'armée coloniale! Harroy ne se gêne pas pour avouer qu'il s'agissait d'une "révolution" sous tutelle coloniale et d'une "révolution" assistée par l'armée coloniale! Le jour de l'indépendance, le 1er juillet 1962, le président Kayibanda saluera "l'action humaine du Colonel Logiest, que nous serons heureux de garder parmi nous"... (83)

Donat Murego consacra en 1975 une thèse de mille pages au mythe de cette révolution sociale. Dix-neuf ans plus tard, il sera l’un des organisateurs du génocide.

 

Comme nous l'avons déjà souligné, les masses Hutu n'étaient nullement enclines à s'engager dans des pillages et des tueries contre leurs voisins.

L'actuel ministre Patrick Mazimhaka me raconta ce qui lui est arrivé à l'âge de 13 ans. Il se trouvait dans la cour de sa maison lorsqu'il vit de la fumée monter des collines lointaines. Puis il entendat des bruits bizarres et des cris et vit le feu s'approcher des collines d'en face. Finalement, il vit une formation d'une vingtaine de soldats blancs entrer dans la cour et la maison de sa famille et se mettre à tout casser. Ensuite, ils s’en allèrent. Puis, vint une bande de jeunes qui pillèrent la maison. Sans le travail "d'avant-garde" des militaires belges, les jeunes n'auraient pas osé s'en prendre aux biens de leurs voisins.

 

A l'époque, de nombreux Hutu faisaient partie du parti nationaliste l'UNAR. D'ailleurs, un grand nombre de Hutu étaient à la direction de ce parti, les plus connus étant François Rukeba, son président, et Michel Rwagasana, le secrétaire général... et cousin de Kayibanda.

Un témoin de cette époque me dit: "Les bandes du Parmehutu arrêtaient les membres de l'UNAR. Les Tutsi étaient battus et déportés, ils perdaient tous leurs biens. Mais on ne touchait pas aux Hutu du parti. C’est également ainsi que le Parmehutu montrait qu'il y avait deux 'races'."

 

La violence du Parmehutu contre les Tutsi a marqué toute la période 1959-1962. Beaucoup, sinon tous les chefs et sous-chefs ont dû prendre la fuite, soit dans des camps à l'intérieur du Rwanda, soit en Ouganda, au Burundi et en Tanzanie. En 1961, on a compté 138.000 réfugiés dont 80.000 ne sont plus revenus dans leur foyer. (66) Etant donné, selon Harroy, qu’il n'y avait que 10.000 "Tutsi" qui bénéficiaient des "privilèges féodaux", on peut dire que toute la petite-bourgeoisie nationaliste a été déportée vers des camps de concentration et vers les pays voisins.

A partir de 1959, ce fut une politique réfléchie de la part du Parmehutu et de ses protecteurs belges de faire partir les chefs Tutsi. Cela a permis de placer des Hutu qui purent ainsi distiller l'idéologie raciste à volonté et se créer une base de masse. Harroy ne s'en cache pas: "le départ de certains chefs et sous-chefs unaristes que l'autorité belge s'empressa de remplacer par des chefs et sous-chefs Hutu provisoires. " (68)

Les tueries contre les Tutsi allèrent t aussi crescendo au cours de ces années. Harroy estime qu'il y eut 200 morts en 1959 et entre 1.200 et 2.000 en 1961. (67)
 

 

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9. Les Tutsi préparent un génocide.

C’est en 1959 que pour la première fois s’est répandue de façon systématique l'idéologie raciste Hutu qui s'en prend aux Tutsi qui, en tant que race, seraient des féodaux et des conquérants-dominateurs. "Le" Tutsi devient un féodal, un conquérant et un membre de la "minorité".

Les deux premières accusations sont connues; arrêtons-nous un instant à la troisième.

Sa base se trouve dans le "constat" qu'il y a, fondamentalement, deux "races" et donc, inévitablement, une "lutte de races".

A partir de 1959, toute la science politique officielle est basée sur la prémisse qu'il y a une race Hutu qui comprend 85% des Rwandais et une race Tutsi qui en comprend 14%. La vie politique se joue désormais entre une majorité raciale et une minorité raciale. Comme les Hutu sont majoritaires, tous les crimes, toutes les discriminations, toutes les tracasseries contre les "Tutsi" se justifient au nom de la "démocratie".

Lors de l'installation de son premier gouvernement, le 26 octobre 1960, le chef du Parmehutu, Kayibanda, déclare: "C'est la démocratie qui a vaincu la féodalité." (84) Exactemet un an plus tard, Kayibanda, parlant au nom de la majorité Hutu, déclare: "Aux minorités, je demande le bon sens qui sait respecter les droits réels des majorités". (85) La démocratie devient un mot-code pour la dictature raciste. Selon Kayibanda, la démocratie, c'est "donner la liberté au groupe socio-ethnique Hutu qui constitue 85% de la population." (86) C'est exactement de cette façon que Hitler a libéré la majorité démocratique allemande du joug de la minorité juive...

Au nom des Hutu, tous les crimes sont désormais permis, puisque les Hutu sont, par définition, la "majorité démocratique". A partir de 1990, on verra rivaliser différents partis Hutu. Celui qui réussit à exciter au maximum le racisme Hutu, a le plus de chances de représenter la "majorité démocratique". Rien de plus "démocratique" que le fascisme bien installé.

Le père blanc Gabriel Maindron, lui-même Hutu de choc, a osé écrire ceci: "La mort du président Habyarimana ... fut comme l'étincelle qui a provoqué les massacres des Tutsi et a fait éclater un volcan de colère qui couvait dans le peuple. ... Le premier responsable de cette vindicte populaire, c'est le FPR et ses alliés, à cause de ... leur mépris du peuple. ... Quand on demandait aux Hutu pourquoi ils tuaient des enfants ... ils nous répondaient: 'Nous devons éliminer la race Tutsi. Il y a eu la révolution de 1959, qui a supprimé les privilèges des chefs Tutsi. Nous sommes émancipés et sous le président Habyarimana, pendant vingt ans, il y a eu la paix entre les ethnies. ... Pourquoi, trente ans après la révolution de 1959, avoir pris les armes pour à nouveau nous dominer? Pourtant, nous sommes la majorité - 85% - et les Tutsi sont minoritaires, 15%. Si nous n'éliminons pas tout ce qui est Tutsi, dans trente ans, ces enfants feront à nouveau la guerre pour tuer nos enfants et détruire notre pays.'" (87)

Un professeur d'université dira en 1993: "Les Hutu, majorité démocratique, savaient que les monarchistes Tutsi vivaient dans la nostalgie de reconquérir un jour leur suprématie". (88). Par définition, la race Hutu est la majorité "démocratique" et les Tutsi, la minorité monarchiste et féodale!

Ce qu’il importe de souligner, c'est qu'en 1959, pour la première fois, émerge de cette idéologie raciste une propagande diabolique qui prépare les Hutu à tuer massivement, et cela par un "juste réflexe d'autodéfense" contre un "génocide" que projettent les Tutsi.

Il est extrêmement significatif de constater que la préparation psychologique au "génocide d'autodéfense" dont il sera question en 1994, a commencé en 1959 et que ce sont des idéologues belges qui l'ont lancée.

Dans le livre de l'ancien vice-gouverneur général du Rwanda-Urundi, nous trouvons trois références au "génocide contre les Hutu", planifié par les Tutsi.

Harroy dit notamment: "Toute notre action a... toujours tendu vers un but unique: sauvegarder les acquis de la révolution et empêcher le génocide de représailles." (69) "Notre devoir... était ... surtout de sauver les Hutu rwandais du génocide". (70) Et finalement, Harroy associe le chef du Parti socialiste belge, Paul-Henri Spaak, à cette campagne psychologique: "le ministre Spaak ... avait fini par acquérir la conviction que la victoire des forces onusiennes anti-Hutu ne pouvait conduire qu'à un épouvantable génocide et à l'instauration d'un nouveau régime inique d'oppression pire même que la féodalité de 1955." (71) Ce sont exactement les termes de la propagande Hutu en 1994: les Tutsi viennent instaurer un régime pire que la féodalité et exterminer les Hutu par un génocide...

Sur base de l'idéologie raciste, le génocide contre les Tutsi sera pour la première fois "expérimenté", à une échelle locale, en 1964.

Fin décembre 1963, il y eut quelques opérations peu importantes menées par des combattants de l'UNAR venus du Burundi. Le préfet de Gikongoro, Nkeramugaba, déclara: "Nous devons nous défendre. La seule façon, c'est de paralyser les Tutsi. Comment? Il faut les tuer". (72) A Gikongoro, 5.000 hommes, femmes et enfants Tutsi furent exterminés avec des machettes, des lances et des massues. Des assassins Hutu coupèrent les seins d'une femme Tutsi et les mirent de force dans la bouche de ses enfants. Bertrand Russell déclara: "Ceci est le massacre le plus horrible et le plus systématique que nous ayons vu depuis l'extermination des juifs par les nazis."

Le préfet Nkeramugaba a été "récompensé" pour ses crimes: en 1965, la population Hutu l'a élu "démocratiquement" à l'Assemblée nationale. Son slogan électoral était: "Si je ne suis pas élu, des accusations pourraient être portées contre vous; élu, je m'efforcerai d'empêcher toute enquête"! (A méditer par tous les 'démocrates' qui veulent imposer dans un proche avenir des élections au Rwanda: les assassins en maintenant le climat de haine raciale et profitant du soutien financier de certaines puissances occidentales, pourront revenir au pouvoir par la voie "démocratique"...)

Une enquête, conduite par le procureur de la République Tharcisse Gatwa, conclut à l'implication de 89 officiels du régime, dont deux ministres, dans les massacres. Kayibanda rejeta les conclusions du rapport et ordonna une nouvelle "enquête", qui acquitta tous les officiels à quelques exceptions près, qui s'en tirèrent avec des peines légères... Les massacres barbares de 1964 ont coûté la vie à au moins 15.000.Tutsi(73) Trente années plus tard, cette "expérience" a été élargie à tout le pays...

Kayibanda fut le véritable idéologue de l’ethnisme et du génocide, comme le montre clairement son discours-programme du 11 mars 1964.

"Tous les amis de la République sont contre le terrorisme des féodaux devenus terroristes. Mais, nous le savons aussi: les quelques capitalistes à cheval qui s'accrochent à la fiction périmée de Rwanda-Urundi aident les féodaux émigrés dans leur terrorisme. ... Ces néo-colonialistes ont parlé d'incapacité à 'arrêter les massacres', ils ont parlé de génocide dont ils ne peuvent fournir aucune seule preuve réelle."

Parlant, entre autres, des événements de Gikongoro, Kayibanda déclare: "La population, consciente de la distraction que constituaient ces attaques de terroristes, a, en ces deux régions, réagi rapidement". Kayibanda insiste sur "la fureur d'un peuple traqué dans ce qu'il avait de plus cher: sa liberté, sa tranquillité, son travail et qui avait traqué des traîtres." "C'est grâce à l'action directe et calme du Gouvernement que les réactionnaires n'ont pas succombé sous le courroux de la fureur populaire." (74)

Ainsi, on voit qu'en 1964, déjà, Kayibanda a formulé mot pour mot la tactique qu'utiliseront en 1994 les auteurs du génocide: 'Il y a eu des agressions menées par des terroristes féodaux soutenus par certaines puissances étrangères. Il n'y a pas eu de génocide. C'est la population qui, dans une fureur spontanée, a voulu tuer les Tutsi. Le gouvernement l'en a empêchée'.

Continuant son discours, dans un passage absolument lugubre, Kayibanda s'adresse aux "Inyenzi" et leur dit: s'il y a un génocide contre les Tutsi, c'est VOUS qui l'aurez provoqué!

Écoutons d'abord Kayibanda en 1964: "Les Tutsi restés au pays qui ont peur de la fureur populaire que font naître vos incursions, sont-ils heureux de vos comportements? Qui est génocidaire? ... Venons-en à votre avenir et à vos enfants. Nous vous conjurons de penser à ces êtres innocents qui peuvent encore être sauvés de la perte où vous conduisez votre groupe ethnique. Nous le répétons particulièrement à vous Tutsi: votre famille vous impose des devoirs ... A supposer par impossible que vous veniez à prendre Kigali d'assaut, comment mesurez-vous le chaos dont vous seriez les premières victimes? Je n'insiste pas: vous le devinez, sinon vous n'agiriez pas en séides et en désespérés! Vous le dites entre vous: 'ce serait la fin totale et précipitée de la race Tutsi'. Qui est génocidaire?" (75)

Voilà la promesse que fit le très chrétien Kayibanda, l'ancien président de la Légion de Marie: "Si vous, les Tutsi, vous prenez Kigali, nous tuerons vos femmes et enfants, nous exterminerons la race Tutsi". Et ces mots figurent dans les discours officiels de Kayibanda!

Cette phrase de Kayibanda a été utilisée systématiquement en 1990-1994 pour préparer les esprits au génocide contre les Tutsi. Barahinyura a été un des principaux idéologues du CDR, le parti raciste le plus extrémiste. En 1992, il publia un livre destiné à entraîner les masses Hutu dans les tueries, les massacres et le génocide contre les Tutsi. Comme argument de poids, il reproduit intégralement, sur huit pages, le discours que Kayibanda prononça le 11 mars 1964! Son thème central était "Si vous, les Tutsi, veniez à prendre Kigali d'assaut, ce sera la fin totale et précipitée de votre race".(78) Barahinyura et ses compagnons ont, deux années plus tard, essayé de réaliser cette promesse de Kayibanda.

Fin 1991, le capitaine Simbikangwa publia un livre intitulé La Guerre d'Octobre. Il y analyse le conflit militaire qui a éclaté lorsque les soldats du FPR sont entrés au Rwanda à partir de l’Ouganda.

On y trouve les thèmes habituels de la propagande raciste: les Tutsi sont des "Ethiopistes", des féodaux cherchant la revanche... Il écrit: "Le 5 juillet 1990, le Président de la République avait ouvert la voie au multipartisme... Mais c'était sans compter que l'intolérance avait obstrué toute voie de dialogue avec les descendants des Éthiopiens, anciens seigneurs, les véritables dieux de la Terre et du ciel, épris de volonté de revanche sur les vassaux fous qui avaient osé défier depuis 1959 le pouvoir impérial." (76)

Vient ensuite la thèse du génocide que les Tutsi préparent dans le but de ramener le nombre des Hutu au nombre des Tutsi... "Les sages rwandais se demandent pourquoi ... a-t-on vécu 17 ans de paix pour subitement plonger dans un espoir miné? Et contre toute attente, les patriotes de l'extérieur et ceux de l'intérieur du pays, ont voulu résoudre le problème dit des réfugiés en puisant dans nos banques pour se procurer des armes afin de faire disparaître, en plus de nos soldats, tous les civils lettrés, jusqu'à éliminer 3 millions de vies humaines sur une population de 7,3 millions et cela de manière sélective, au détriment d'une ethnie, afin de ramener les deux sensibilités à égalité, comme pour parachever le plan diabolique du sanguinaire Simbananiye du Burundi." (77)

Pendant le génocide, la hantise que les Tutsi viennent exterminer tous les Hutu, a été un facteur important de l'organisation des massacres.

Après le génocide des Tutsi et des Hutu démocratique,s la propagande la plus délirante maintenait que non seulement les Tutsi avaient voulu exterminer les Hutu, mais qu'ils l'ont effectivement fait.

Début janvier 1996, j'étais à Kigali chez un responsable du FPR. Je lui avais montré un article de la presse belge, accusant le nouveau gouvernement rwandais de commettre un "génocide rampant". Sans rien dire, il me tendit une brochure, intitulée "La catastrophe rwandaise: ses causes profondes". Je la parcourus. Et je n’en croyais pas mes yeux.

Je pensais lire les fantasmes d'un psychopathe. Le document était signé par un certain Agola Auma-Osolo qui, au Kenya, passe pour professeur de droit international.

Mon ami du FPR me dit: "Cette prose nous est parvenue par le biais Belgique". Le texte, publié à Naïrobi, est effectivement en français. Je m'imagine qu'il a été dicté, sinon écrit, par les organisateurs du génocide, les membres de l'Akazu, qui ont trouvé refuge au Kenya. Mon ami rwandais continua: "Un jour, un des nôtres était dans l'avion Bruxelles-Kigali. Son voisin, un Belge, lisait cette brochure. Interrogé sur la provenance de cette brochure, le Belge répondit: 'Je viens de la recevoir à l'aéroport de monsieur Mommaerts, de l'AGCD'."

Deux semaines plus tard, un coopérant belge qui était depuis dix ans au Rwanda, me racontait exactement la même anecdote.

Il est à peine croyable qu'un haut fonctionnaire belge puisse diffuser une propagande absolument criminelle, une propagande qui défend et justifie le génocide et qui, par ce fait même, pousse à de nouveaux crimes.

Voici les passages clés de cet écrit.

"Les Tutsi sont à la base de la guerre et du génocide compte tenu de la marginalisation et de la provocation dont les Hutu ont fait l'objet depuis que les Tutsi ont mis en cause les résultats des élections démocratiques depuis 1960". "Nous déclarons sans équivoque que le génocide au Rwanda était un crime commis par le FPR et ses collaborateurs, les Inkotanyi, par le gouvernement ougandais et les soldats belges de la Minuar". "Le recensement de 1991 donne le chiffre de 615.000 Tutsi. Nous pensons que la plupart des avaient dû fuir le pays avant le génocide. Logiquement, nous croyons que la plupart des Tutsi n'étaient plus au Rwanda au cours de l'holocauste." "Le bilan du génocide s'élève à environ 1.200.000 âmes. Donc, il va de soi que les vraies victimes de la tragédie ont été les Hutu dont le nombre de morts s'élève à 1.000.000". "Le FPR à dominance Tutsi a tué plus d'un million de Hutu par rapport aux 200.000 Tutsi tués par le gouvernement à dominance Hutu". "Le génocide n'est criminel que s'il y a eu préméditation de la part des auteurs. Un cas de génocide n'est pas un crime si l'acte a été commis par l'auteur uniquement dans le but d’auto-défense ou de représailles". "Le 6 avril 1994, les Hutu étaient obligés psychologiquement, par instinct humain, de croire qu'une fois de plus c'étaient des Tutsi qui avaient abattu l'avion. A cet égard, ce génocide n'était pas organisé à l'avance et c'étaient plutôt des représailles des Hutu contre la source d'agression bien connue à savoir les Tutsi." "Contrairement à l'agression des Tutsi à l'endroit des Hutu, l'agression des Hutu contre les Tutsi se justifie en droit international car il s'agissait de 'la nécessité spontanée irrésistible d'auto-défense quand on n'a ni le choix ni d’autre moyen et qu'il n'y a pas de temps pour réfléchir'."(79)

A propos de la diffusion de ce document, on peut poser trois questions au ministre des Affaires étrangères belge, des questions que lui poseront aussi tous les rescapés du génocide vivant actuellement en Belgique:

1. Est-il vrai que des fonctionnaires ont fait circuler dans les locaux de l'AGCD ce document justifiant le génocide?

2. Est-il vrai que monsieur Mommaerts a distribué ce document à des voyageurs en partance pour Kigali?

3. Si les réponses sont positives, quelles sanctions seront prises?
 

 

Table des matières


NOTES

1. Nkurikiyimfura, Le gros bétail et la société rwandaise, L'Harmattan, Paris,1994, p.2-45

2. Murego Donat, La Révolution Rwandaise 1959-1962, UCL Louvain-la-Neuve, Institut des Sciences Pol. et Soc., 1975, p.228; Nahimana, Rwanda émergence d’un Etat, l'Harmattan, 1987, p.224

3. Nahimana, p.208

4. Marcel d'Hertefelt, Les clans du Rwanda ancien, Musée de Tervueren, Série IN-8, n°70, 1971, p.25

5. d'Hertefelt, p.27-29

6. d'Hertefelt, p.4

7. d'Hertefelt, p.52

8. d'Hertefelt, p.56

9. d'Hertefelt, p.15

10. Nbonimana, p.5

11. d'Hertefelt, p.58

12. d'Hertefelt, p.59

13. d'Hertefelt, p.62

14. d'Hertefelt

15. Murego, p.105-106

16. Nbonimana Gamaliel, L'instauration d'un Royaume chrétien au Rwanda, 1900-1931, UCL - LLN 1987, p.VI-VII

17. Nkurikiyimfura, p.92

18. Hanimana, p.241

19. Nahimana, p.243

20. De Lacger Louis, Rwanda, Première partie, le Rwanda ancien, Louis de Lacger du clergé d'Albi. Edité par Grands Lacs, Namur, 1939, p.30

21. Ibid, p.52-53

22. Rutayisire Paul, La christianisation du Rwanda (1900-1945), Ed. Univ. Fribourg, Suisse 1987, p.197

23. Nbonimana, p.41-42,44-47,57-58

24. Nbonimana, p.61-63

25. Nbonimana, p.78

26. Nbonimana, p.20-21

27. Rwanda, première partie, le Rwanda ancien, de Louis de Lacger du clergé d'Albi. Edité par Grands Lacs, Namur, 1939, p.61

28. Ibid, p.49

29. Harroy, p.28

30. Harroy, p.28

31. Cité dans: Les relations interethniques au Rwanda à la lumière de l'agression d'octobre 1990, Université de Ruhengeri,1991, p.75

32. Nbonimana, p.79

33. Rutayisiri, p.28

34. Rutayisire, p.38

35. Rutayisire,543

36. Rutayisire, p.41

37. R.Bindseil, Rwanda une Deutschland, Ed. Dietrich Reiner, Berlin, 1988, p.122, cité dans Les relations interethniques...p.78

38. Nbonimana, p.277

39. Ibidem, p.347

40. Nbonimana, p.346

41. Nbonimana, p.396-397

42. Ibidem, p.349-350

43. Nbonimana, p.348-349

44. Nbonimana, p.353

45. De Lacger, 1959, p.523

46. De Lacger, p.524

47. Ibid, p .533

48. Linden Ian, Church and revolution in Rwanda, Manchester university press, Great Britain, 1977, p.24,154,156,165,174-5,186-188

49. Rutayisire, p.532

50. Ibidem, p.528

51. Nbonimana, p.135,137

52. Ibidim, p.168,175

53. Nbonimana, p.287-288

54. Nbonimana,344

55. Chronique de politique étrangère, vol.XVI, n°4-6, 1963, p.555-561

56. Harroy, Le Rwanda, p.234

57. Murego, p.882

58. Murego, p.884-5

59. Harroy, p.251

60. Murego, p.935

61. Rutayisire, p.294

62. Murego, p.919

63. Harroy, p.303

64. Harroy, p.270

65. Harroy, p.292

66. Harroy, p.481

67. Harroy, p.466

68. Harroy, p.319

69. Ibidem, p.462

70. Ibidem, p.446

71. Harroy, p.500

72. Toutes les informations de ce paragraphe, René Lemarchand, Rwanda and Burundi, Pall Mall Press, London, 1970, p.197-226.

73. Discours, messages et instructions du Président Kayibanda, Président du MDR Parmehutu. 1960-1973, Kigali, p.103-104; 107

74. Ibidem, p.112-113.

75. Barahinyura, Rwanda Trente deux ans après, Ed Izuba, Frankfurt

76. Simbikangwa, p.14

77. Simbikangwa, p.24-26

78. Barahinyura, Rwanda Trente deux ans après, Ed Izuba, Frankfurt

79. La catastrophe rwandaise: ses causes profondes et les remèdes, Edité par le ICPCRIA, Nairobi, Kenya, p.69,65,15,16,89,8,53

80. Emmanuel Seruvumba, Rwanda - Naissance d'une idéologie du génocide. La responsabilité de l'Eglise, rapport de 10 pages, non daté, p.3-4

81. Nnonimana, p.340-341

82. Harroy - voir photo p.350

83. Chronique de Politique Etrangère, vol XVI, n° 4-6, 1963, p.609

84. Discours, messages et instructions de Kayibanda - 1960-1973, stencilé, p.2

85. Ibidem, p. 10

86. Ibidem, p.109

87. Dialogue, n°177,1994, p.55-57

88. Dialogue, n°162, p.26