DISCOURS DU PRESIDENT PAUL KAGAME

A LA 13e COMMEMORATION DU GENOCIDE

MURAMBI, LE 7 AVRIL 2007


 

 

Distingués invités, Rwandaises, Rwandais, amis du Rwanda, je tiens d’abord à vous saluer.

Et ensuite délivrer mon message en peu de mots.

 

Je voudrais dire qu’aujourd’hui, et cela revient chaque année, et aujourd’hui pour la 13ème fois, il faut ne pas oublier.

Nous ne nous arrêterons pas jusqu’à ce que nous en ayons tiré toutes les leçons ou bien les conséquences de ce que nous avons vu. Il est nécessaire de toujours se rappeler même si  beaucoup de gens oublient facilement. Cet oubli facile porte préjudice à l’histoire et peut inciter les gens à refaire les erreurs du passé de façon délibérée.

 

Ceci  me donne l’occasion d’évoquer de temps à autre des cas de conscience. En tant que dirigeant et dans les relations internationales, il y a une tradition selon laquelle il faut aborder des questions de façon superficielle  pour ne pas blesser les gens ; et cette pratique me  gêne.

 

Souvent je dis des choses et certains de mes conseillers  viennent me dire qu’en tant que Président, je ne devrais pas dire certaines choses. Il m’est difficile de taire certaines choses ou de les aborder de façon superficielle.

 

Nous sommes ici à Murambi, un site avec une histoire : c’est un site de génocide tutsi, sauf que les tutsi ont été souvent été tués parce qu’ils étaient tutsis.

Je me rappelle des années 59-60 quand certains d’entre nous étaient enfants : certains ont pu s’exiler et ceux qui ne l’ont pas pu ont été tués.

Nous n’en sommes donc pas à un premier cas de rescapés, à la différence que cette fois-ci,  cela a pris une très grande  ampleur.

 Murambi, où nous  commémorons cette histoire tragique, a une  autre  particularité : c’est l’endroit où beaucoup de gens ont succombé au mal jusqu’à perpétrer le génocide.

De quels gens parlons-nous ?

Il y a d’abord  nous les rwandais qui avons succombé à une mauvaise politique, cause du génocide, à commencer par le gouvernement d’alors et d’autres instances telles que les confessions religieuses, les familles rwandaises.

 

Commençons par le gouvernement d’alors : toutes les instances dirigeantes sont responsables du génocide. Certains dirigeants soutenaient depuis longtemps cette mauvaise politique.

Nous devons éradiquer ce mal dans les instances politiques et corriger ce qui n’a pas bien marché.

 

Au niveau des confessions religieuses qui prêchent la parole de Dieu, ces responsables ont trempé aussi dans le génocide.

Que faire pour bannir à jamais ce genre de tragédie de notre histoire qui a fait d’innombrables victimes auxquelles nous pensons aujourd’hui ? Que faire sur le plan politique ?

Nous devons tous faire notre examen de conscience, leaders politiques et religieux qui doivent enseigner le vivre ensemble et la parole de Dieu. Que les gens se mettent à écouter ceux qui leur reprochent le crime qu’ils ont commis. :la faiblesse humaine !

Quand on dit que tel pasteur, tel prêtre, tel évêque a fait un crime, on se retourne contre vous et l’on dit que vous attaquez les églises.

Mais  ils disent que c’est vrai que ce ne sont pas les confessions religieuses en tant que telles qui ont commis le génocide mais bien des individus.

Pourquoi penser que parler de responsabilité personnelle insinue  la responsabilité des confessions religieuses ? Voilà une autre erreur qui disqualifie ces prélats qui nient cette réalité.

 

Tout homme qui travaille pour la vérité doit reconnaître sa faute et faire tout pour ne plus la recommencer.

C’est d’ailleurs ce que ces religieux nous disent mais ne font pas !

Pour construire un Rwanda nouveau pour les rwandais,  ne camouflons pas la vérité, ne jouons pas les innocents sans l’être ! Autrement nous ne ferons que remettre à demain la dette que nous devons aux Rwandais et à notre pays.

 

Ce qui est intéressant de Murambi, c’est que les tristes événements qui s’y sont passés ne concernent pas que les rwandais qui, néanmoins doivent se repentir. Ici à Murambi des étrangers ont commis eux aussi le génocide !Ils ont eu leur part de responsabilité dans le génocide  au même titre que des rwandais ! A eux aussi, je conseille  de plaider coupable.

 

Ici à Murambi apparaît la défaite de la Communauté Internationale face au crime de génocide. Elle y a joué un grand rôle. Et pas seulement dans l’histoire qui a permis la perpétration du génocide ; au sein de la Communauté Internationale, il y en a qui ont vraiment commis le génocide, ils l’ont perpétré comme les rwandais l’ont fait

A ceux-là aussi ( à ces étrangers] le conseil que je leur donne est le même que celui que je viens de donner aux rwandais : avouer le crime et ensuite aller de l’avant afin que nous évitions ce que nous avons fait au Rwanda, et que ces étrangers évitent de le faire ailleurs.

 

Plutôt que de chercher toujours à étouffer la vérité pour se disculper, ces étrangers devraient reconnaître  leur crime et demander pardon au peuple rwandais.

 

Vous venez d’entendre des témoignages de rescapés qui étaient à Murambi durant le génocide. Ils ont vu des militaires français  jouer au volleyball sur les tombes fraîches des victimes du génocide.

. Ca signifie que leur mission première [allusion à l’Opération Turquoise] est tout autre. Ce n’est pas pour sauver des gens comme ils [les français]  le disaient, mais pour les tuer.

 

Deuxièmement, c’est prouver que la vie des personnes au dessus desquelles ils jouaient au ballon n’a aucune valeur. Mais en réalité ils ne jouaient pas seulement sur ces personnes [enterrées]. Ils jouaient sur nous tous rwandais.

 

Cette attitude signifie aussi que la vie de ces morts dont les tombes sont profanées n’a pas de valeur, que nous tous Rwandais nous n’avons pas de valeur à leurs yeux.

Ce sont ces mêmes profanateurs de tombes de gens qu’ils venaient de tuer ou de faire tuer qui se permettent de vouloir juger des rwandais en les accusant d’avoir tué ceux qu’eux-mêmes venaient de tuer : ils veulent être juge et partie. Ils ont tué et veulent juger leurs victimes !

 

Ces étrangers (français)  croient pouvoir s’arroger ce droit. . Ils veulent juger des rwandais en prétendant que ce sont eux qui ont massacré ceux qu’ils ont eux-mêmes massacrés. [i .e. les français sont responsables de ces meurtres et en accusent les membres du FPR. ] De plus, ils veulent juger selon une procédure anormale. Alors que ces étrangers sont les vrais coupables, ce sont eux qui veulent lancer des poursuites, faire l’instruction et être juge dans une même affaire.

Vont-ils massacrer et ensuite juger leurs victimes ? Ces étrangers croient qu’ils en ont le droit. C’est pourquoi ceux qui étaient ici dans la Zone Turquoise des Français et ceux qui collaboraient avec eux, ce que nous racontent les rwandais qui étaient ici, la vie qu’ils ont menée, , ce n’est pas de la rumeur.

 

Les Français sont venus pour appuyer les milices Interahamwe comme ils l’avaient fait auparavant : ils les ont mises en place, les ont entraînées et armées. Une fois leurs protégés en déroute, ces français sont venus à leur secours, et les ont aidé à tuer des rwandais, cela n’est un secret pour personne.

 

Et pourtant celui qui le dénonce est traité de criminel. Les français  prétendent détenir une liste de rwandais qu’ils doivent juger [allusion aux conclusions de l’enquête du juge Bruguière] parce qu’ils auraient abattu un avion. Dans l’avion qu’est-ce qui s’y trouvait pour causer la mort d’un million de rwandais ? Dans cet avion-là qu’est-ce que les français y avaient gardé qui puisse justifier la mort de un million de rwandais ? Qu’est-ce qui donne le droit aux français de dire qu’ils vont intenter un procès aux rwandais ? Et l’avion, ils en font l’origine du génocide.

 Le génocide ici à Murambi dans l’ancien GIKONGORO, ici dans la province du Sud, le génocide des Tutsi a commencé en 1959. En 1959, cet avion abattu dont on parle n’était probablement pas encore fabriqué; ça n’a donc aucun rapport.

Ceux qu’ils veulent juger, ce sont plutôt eux qui ont combattu leur mauvaise politique, ce sont donc leurs victimes. Les Français et ceux qui ont travaillé avec eux, ont changé le Rwanda et il est devenu ce que nous avons trouvé, ce Rwanda qui a fait le génocide.

Que veulent-ils faire avec ce procès ? Est-ce qu’ils sont dans leur droit ? C’est impossible puisqu’ils affirment des choses qui ne sont tout à fait fausses…

Ce qui me cause de la peine, c’est une chose. Ce que je regrette, c’est une chose. Les événements se sont précipités si vite sans qu’on puisse sévir contre ceux qui tuaient. C’est cela la faute que je sens en moi. Nous n’avons pas pu faire ce qui était suffisant, parce que ceux qui tuaient se trouvaient ici dans la zone turquoise, ils sont partis sans que nous puissions les affronter. On aurait dû exploser vraiment sur eux toute notre colère afin qu’ils emportent du Rwanda un souvenir inoubliable. [i. e. les français auraient dû subir du FPR une punition inoubliable]

Et pour ces autres [allusion aux réfugiés de 1994] qui ont décampé et nous ont échappé, ils sont aujourd’hui rapatriés, bénéficient de notre bon accueil et reviennent vivre de nouveau parmi les rwandais. Ce qui me chagrine, c’est que nous  n’avons pas eu le temps de faire en sorte que certains n’arrivent pas à leur destination.[i.e. Le FPR aurait dû les empêcher de déguerpir].  Cela vraiment, je le dis publiquement, c’est ce qui me chagrine. Après avoir accompli leur crime, les tueurs s’enfuient et certains d’entre eux osent intenter un procès en disant que le FPR a tué des gens. Mais qui sont-ils ces gens qu’il a tués ? Où se cachent-ils ? Et ces millions qui ont passé la frontière après avoir tué ? Dites-moi qui le FPR a tué. Le FPR ne fait que du bien. Ou alors il a été distrait.

Mais je pense que si nous n’avons pas pu mieux faire, c’est que nous n’avions pas assez de moyens. Nous n’arrivions pas à faire tout ce que nous voulions. C’est pourquoi je m’en excuse encore. Nous avions pourtant le dessein d’arrêter les massacres en se débarrassant des tueurs.

Au lieu de laisser mourir un million d’hommes, nous aurions pu en sauver quelques centaines de milliers. C’est ce qui m’aurait fait plaisir.

 

Quant à ceux qui passent leur temps à raconter des bobards, cela ne change rien à l’histoire. Et ils ne doivent pas déformer l’histoire en la racontant telle qu’elle n’est pas.

RPF ! RPF devrait plutôt les juger, ceux qui ont massacré des gens ainsi que ceux qui les ont soutenus. C’est plutôt lui [le FPR] qui devrait se dresser et juger ces gens.

Tandis que ce procès qu’ils veulent nous faire, cela n’a aucun sens. C’est impossible, cela ne repose sur rien.

Mais j’ai tout de même une dette. Ce qu’on n’a pas pu faire à ce moment-là (en finir avec les tueurs), nous le ferons.

Si une politique était mise en œuvre pour réitérer ce qui a été fait, et si des gens y prenaient une part active, dans ce cas ce que nous n’avons pas fait en son temps sera réalisé. Combattre le mal avec la plus grande sévérité, ce n’est pas un crime.

Les temps ont changé,  ils ont vite changé et nous ont placés dans une autre situation où nous  ramenons des gens  [allusion aux exilés rapatriés alors qu’ils sont considérés comme des tueurs], nous les accueillons et ils  se dérobent de notre hospitalité pour aller démolir ce que nous avons fait et nous dénigrer. C’est cela le  contexte international dans lequel nous nous trouvons….

Il paraît qu’on parle du juge BRUGUIERE. Il n’y a rien du tout dans cette affaire, absolument rien. Ceux qui sont coupables, ce sont ceux qui se servent de lui. Ils sont responsables du génocide ici au Rwanda. Un jour ou l’autre ils en subiront les conséquences.

 

Certains parlent de PERRAUDIN et consorts, ceux-là nous ont échappé, n’en parlons plus, ils ne reviendront plus. L’histoire ici, c’est ainsi qu’elle s’est passée dans cette région.

Ces mêmes étrangers, ont utilisé cette fois des rwandais qui pensent et  disent encore du mal (du Rwanda), peut-être à cause du fait qu’ils sont manipulés.

Je demande que ces étrangers qui ne connaissent pas notre histoire cessent de l’utiliser en la déformant à leur guise. A nous de ne pas leur en donner l’occasion.

Parce que, ne pas le faire serait un crime, ne pas défendre le pays,  ne pas défendre la vérité qui nous anime, je crois que les conséquences seraient pires. Si on veut nous imposer ce que nous ne voulons pas, qui ne correspond pas à notre vérité, on n’en a pas le droit..

 

J’apprends que des étrangers désignent comme héros du génocide certains rwandais qui n’ont rien fait d’extraordinaire. Quant à moi, jusqu’aujourd’hui, j’attends qu’on me montre au moins une  personne qu’il aurait sauvé. Moi je n’en connais aucune.

Quand  vous leur posez la question, ils répondent, qu’ils savent seulement qu’ils ont sauvé des gens. Ils prennent un type comme  RUSESABAGINA, un escroc qui passe son temps en association avec les autres escrocs du même acabit. Ils font courir le bruit que des événements tragiques vont bientôt se produire au Rwanda et qu’après le génocide des tutsis, c’est celui des hutus qui va suivre.

Ce n’est pas Rusesabagina qui parle de lui-même, on l’instrumentalise. Il est un jouet entre les mains de ceux qui veulent toujours refaire l’histoire du Rwanda, de manière à couvrir le crime qu’ils ont commis contre le Rwanda.

Que les étrangers cessent d’en parler de l’héroïsme des rwandais, qu’ils laissent les rwandais eux-mêmes en parler. Si l’on nous dit que  quelqu’un a sauvé des gens, les a nourris, cachés et puis en fin de compte quand c’est devenu impossible, il leur a conseillé de s’enfuir, celui-la nous le connaissons par nos informations

Comment ont-ils connu d’autres personnes ? Qui leur en a parlé ?.

Nous demandons aux étrangers de cesser de créer la confusion en se mêlant de l’histoire du Rwanda. La responsabilité qu’ils en portent de l’avoir faussée suffit. Qu’ils n’en  rajoutent pas.

Puisque le peuple rwandais s’est refusé de disparaître à tout jamais, comme le génocide n’a pas fait disparaître tous les rwandais, il y en a qui ont fait une mauvaise politique, celle qui a conduit au génocide, je dis aux étrangers qui passent leur temps à jouer avec les rwandais en les faisant retourner en arrière, je leur dis que nous avons un projet. Nous voulons construire un Rwanda nouveau, qui va de l’avant. Nous voulons que les rwandais rescapés continuent à vivre dignement. Nous ne voulons pas de retour en arrière et nous sommes prêts à nous battre comme nous avons combattu le génocide. Il n’est pas question de retourner en arrière.

 

Même si nous n’avons pas fait tout ce qu’il fallait pour lutter contre le génocide, par manque de moyens, cette fois-ci nous le ferons. Nous  sommes prêts à mener cette lutte comme nous avons combattu le génocide. Nous sommes prêts à mener cette guerre et que tout homme qui voudrait la déclarer sache que nous en avons les moyens.

Je voudrais m’adresser aux rescapés et leur demander de prendre patience parce que nous leur demandons beaucoup. Il ne faut pas exiger d’eux plus que ce que nous demandons aux autres.

Les autres, surtout les tueurs, que leur demander ? Ceux qui ont conçu cette politique et qui l’ont mise en pratique pour tuer les gens, ceux-la nous n’avons rien à leur demander, parce qu’ils n’ont rien de bon à nous donner.

 

C’est pourquoi nous nous retournons vers les rescapés du génocide, c’est à eux que nous demandons de donner ce qu’ils ont : accorder le pardon, mais sans oublier. Les tueurs, ce qu’on leur demande, ils n’ont rien de bon à donner, nous leur demandons de chercher quelque chose en eux-mêmes pour que le pays puisse exister.

Les problèmes, nous les connaissons,  nous continuerons à essayer de les résoudre. Nous utiliserons tous les moyens possibles à notre disposition.

 

De temps en temps nous pouvons collaborer avec les pays qui n’ont eu aucune part dans cette histoire. Ils peuvent aider le Rwanda et collaborer avec nous.

Parmi les étrangers il y en a qui nous aident, nous leur en sommes reconnaissants, et leur demandons de continuer à nous aider pour qu’à notre tour nous aidions les rescapés du génocide et l’ensemble des rwandais, afin que notre pays puisse aller de l’avant.

 

Nous ferons notre possible pour faire avancer le développement bien que ce ne soit pas encore très visible. Il y a encore des survivances des mauvaises habitudes prises pendant le génocide, certains ne font pas du bien, mais tout cela se corrigera petit à petit, par la répression, et par un suivi, pour que notre pays puisse aller de l’avant.

 

Je voudrais conclure en demandant aux rwandais de continuer à prendre patience, s’efforcer de travailler. C’est le travail qui permettra d’aller de l’avant. Travaillez pour votre pays, acceptez ses difficultés. Ne craignez pas les problèmes. Où fuir sans les retrouver ? Il faut vivre avec.

 

Beaucoup de rwandais sont prêts à les affronter pour leur trouver des solutions. En ayant comme principes le progrès, la vérité, la bonne gouvernance, le bien être social des rwandais et la pleine jouissance de leurs droits.

 

Je vous remercie.

                                                                                                                                                                                                                      (traduit du kinyarwanda sous la coordination de Madeleine RAFFIN)